À l’occasion du 3 octobre, fête nationale allemande, l’Ambassadeur d’Allemagne au Bénin, SEM Dr. Stefan Buchwald, revient sur plus de six décennies de coopération entre les deux pays. De la coopération au développement à la sécurité, en passant par la formation professionnelle, les échanges économiques et les relations entre les peuples, le diplomate évoque au micro La Nouvelle Tribune les acquis de ce partenariat et les priorités pour les prochaines années.
1) LNT : Monsieur l’Ambassadeur, à l’occasion de la fête nationale allemande, que représente pour vous le 3 octobre et quel message souhaitez-vous adresser au peuple béninois ?
SEM Dr. Stefan Buchwald : Le 3 octobre, la Fête de l’Unité allemande, est la fête nationale la plus importante pour nous, et ce à juste titre. Ce jour-là, nous célébrons la réunification en 1990 des deux États allemands qui avaient été créés en 1949 à la suite de la Seconde Guerre Mondiale : la République Fédérale d’Allemagne (la RFA, qui, pendant la Guerre froide, faisait partie du camp des nations occidentales sous l’égide des États-Unis) et la République Démocratique d’Allemagne (la RDA), qui faisait partie des pays socialistes du « bloc de l’Est », sous la direction de l’Union Soviétique).
Et comment en est-on arrivé à la réunification ? En 1989, des centaines de milliers de personnes en RDA ont manifesté pacifiquement contre la répression. Ce mouvement populaire a pris une telle ampleur dans les deux états allemands que le régime de la RDA s’est effondré. La désintégration de l’Union Soviétique et l’effondrement quasi simultané de bloc de l’Est y ont également contribué.
Permettez-moi de faire un très bref retour en arrière : La première démocratie allemande a vu le jour en 1919. Elle a pris fin en 1933. S’ensuivirent ensuite la dictature, la guerre et la division de l’Allemagne, symbolisée par le mur de Berlin. La réunification a donc été le fruit d’un effort collectif des allemands de l’Est et de l’Ouest. Elle montre que la volonté de la population peut accomplir de grands changements.
C’est pourquoi le 3 octobre est aussi un jour où nous célébrons la démocratie. Mais je tiens à souligner que la démocratie ne va pas de soi. Il faut se battre pour la démocratie. Elle doit être préservée et vécue chaque jour à nouveau.
2) LNT : L’Allemagne et le Bénin entretiennent des relations depuis plus de six décennies. Quel regard portez-vous sur l’évolution de cette coopération et sur ses principaux acquis ?
SEM Dr. Stefan Buchwald : Je tiens à mettre l’accent sur trois points : la continuité, l’esprit de partenariat et les valeurs partagées.
La démocratie, la liberté et l’État de droit revêtent une importance particulière pour nous, Européens, et pour le Bénin également. C’est avec une grande joie que j’ai suivi la récente visite du Président béninois auprès de la présidente de la Commission européenne et du président du Conseil de l’Union Européenne. Cela a constitué un signal fort, montrant que le nouveau gouvernement est lui aussi un partenaire de l’Europe partageant les mêmes valeurs.
Notre partenariat dans le domaine multilatéral est également étroit. Le Bénin siège par exemple depuis de nombreuses années au Conseil des droits de l’homme. Il s’agit d’une instance d’une grande importance pour l’Allemagne. Je me réjouis de cette bonne coopération en faveur du renforcement des droits de l’homme dans le monde entier. Le sujet le plus important – et malheureusement le plus triste – pour nous, Européens, est la guerre d’agression que mène la Russie contre un pays européen, l’Ukraine, depuis maintenant quatre ans et demi. Nous défendons actuellement notre démocratie et notre unité en Europe. Je suis donc heureux de savoir que le Bénin est un partenaire à nos côtés.
Il est vrai que la République fédérale d’Allemagne est l’un des premiers partenaires diplomatiques du Bénin depuis son indépendance. Quand on voit où se trouve notre résidence allemande, à savoir sur la grande avenue prestigieuse qu’est la Marina, juste à côté du magnifique nouveau bâtiment de la vice-présidence et face au port moderne, on a du mal à imaginer que cette résidence avait été construite à l’époque au milieu des palmiers et d’une plage de sable.
Si ce bâtiment pouvait raconter des histoires, j’aimerais beaucoup les entendre. Je trouve que ce lieu symbolise les évolutions fulgurantes que le Bénin a connues au cours des dernières décennies. L’Allemagne a toujours été un partenaire de continuité aux côtés du Bénin. Je vais vous donner quelques exemples.
La coopération au développement entre l’Allemagne et le Bénin remonte au début des années 1960. La banque allemande KfW, la banque de développement, a commencé son travail au Bénin en 1962. Avec la GIZ, ce sont des acteurs qui ont toujours accompagné étroitement le Bénin, notamment dans les domaines des infrastructures et de la modernisation de l’État.
Les différentes fondations politiques allemandes contribuent également de manière importante à notre coopération bilatérale. Pour ne mentionner qu’un seul exemple : Je suis toujours impressionné par ce que la Fondation Friedrich Ebert (FES) accomplit avec le programme « Jeunes Leaders du Bénin », ces jeunes qui s’engagent au Bénin en faveur de la démocratie et de la cohésion sociale.
Un troisième exemple qui me vient à l’esprit est la coopération militaire. Depuis plus de 40 ans, plus de 350 soldats béninois ont suivi une formation militaire en Allemagne ; beaucoup parlent un excellent allemand. C’est avec un grand respect que je considère ces bonnes relations dans le domaine de la sécurité.
3) LNT : Quels sont aujourd’hui les secteurs prioritaires de la coopération bénino-allemande et quels résultats concrets souhaitez-vous encore obtenir ?
SEM Dr. Stefan Buchwald : En octobre auront lieu d’importantes consultations intergouvernementales, à l’occasion desquelles une délégation du gouvernement fédéral se rendra sur place. Nous discuterons de la manière dont nous allons poursuivre le développement de nos axes prioritaires actuels. Nous avons retenu trois domaines :
1) Bonne gestion financière et décentralisation : l’Allemagne soutient le Bénin dans ses réformes de l’État. Le développement communal constitue un domaine particulièrement important, notamment par la mobilisation de ressources propres, l’amélioration de la transparence et de la responsabilité, ainsi que la promotion des infrastructures communales.
2) Le développement du secteur privé et la formation professionnelle : Un emploi de qualité est essentiel, en particulier pour les jeunes et les femmes ! Le Bénin connaît une croissance économique fulgurante. Dans ce contexte, nous soutenons les réformes visant à améliorer les conditions-cadres des activités économiques, nous œuvrons au renforcement des petites et moyennes entreprises et encourageons la formation professionnelle.
3) Eau et Biodiversité : Un bon approvisionnement en eau et la biodiversité sont essentiels. C’est pourquoi nous travaillons aux côtés du Bénin à la réforme de la gestion de l’eau. La station d’épuration d’Abomey-Calavi est un projet formidable que j’ai déjà eu l’occasion de visiter. Le nord du pays en bénéficie également, comme en témoigne le réseau d’adduction d’eau et d’assainissement des villes de Kouandé et de Péhunco.
4) LNT : Le Bénin fait face à une menace terroriste croissante dans sa partie septentrionale. Quelle place la coopération sécuritaire occupe-t-elle aujourd’hui dans le partenariat entre l’Allemagne et le Bénin ?
SEM Dr. Stefan Buchwald : La situation dans les zones frontalières reste préoccupante. Il ne faut pas sous-estimer la menace que représentent les groupes terroristes aux frontières nord et est du pays. Je me réjouis donc vivement que l’Allemagne renforce sans cesse sa coopération militaire bilatérale avec le Bénin. Cela ne se limite pas à la fourniture de matériel aux forces armées et à la formation en Allemagne : pour la première fois, des réunions d’état-major d’importance stratégique entre l’Allemagne et le Bénin auront lieu en octobre au plus haut niveau. Un accord bilatéral sera signé prochainement ; j’en dirai davantage à ce sujet le jour de la signature. Nous intensifions également la coopération policière en ce moment. Tout cela montre que l’Allemagne accorde une grande importance à la sécurité des béninois et des béninoises. Cela me réjouit.
5) LNT : La coopération économique reste moins développée que la coopération au développement. Comment l’Allemagne souhaite-t-elle renforcer les échanges commerciaux et les investissements avec le Bénin ?
SEM Dr. Stefan Buchwald : Notre collaboration dans les domaines du développement et de l’économie est étroitement imbriquée. Le développement du secteur privé et la formation professionnelle constituent l’un des axes prioritaires de notre coopération au développement. En préparant mieux les jeunes aux exigences du marché du travail, nous renforçons l’attractivité du Bénin pour les investisseurs allemands à la recherche de main-d’œuvre qualifiée sur place. Par ailleurs, afin de faciliter l’accès des produits africains aux marchés d’exportation de l’Union européenne, la GIZ met en œuvre au Bénin un projet régional visant à accompagner les entreprises locales pour répondre aux normes de conformité européennes.
Parallèlement, nous collaborons avec des partenaires tels que l’APIEX ainsi qu’avec la Chambre de Commerce et d’Industrie Allemande (AHK) à Abidjan, afin de mettre en relation les acteurs allemands et béninois. Le German-African Business Summit (GABS), qui se tiendra à Accra fin novembre, constituera une plateforme idéale pour les entreprises béninoises pour établir des contacts de haut niveau. De même, une entreprise allemande sera représentée lors de la mission économique de l’Eurocham qui aura lieu la semaine prochaine.
Enfin, des projets d’envergure tels que la zone industrielle de Glo-Djigbé, ainsi que l’impressionnante transformation numérique du Bénin ces dernières années, renforcent considérablement l’attractivité du site béninois.
6) LNT : La formation professionnelle et l’emploi des jeunes constituent des enjeux majeurs au Bénin. Quelles possibilités existent pour renforcer les échanges entre les deux pays dans ces domaines, notamment en matière de mobilité ?
SEM Dr. Stefan Buchwald : L’Allemagne, par l’intermédiaire de la KfW, finance la construction et réhabilitation des lycées techniques agricoles (LTA) à Cobly et Natitingou, ainsi que le développement de la formation professionnelle par le projet « ProFOP » de la GIZ dans des domaines d’agriculture, de la construction et la photovoltaïque. Nous continuons aussi à œuvrer ensemble à l’amélioration de l’accès au marché du travail pour les demandeurs d’emploi, en renforçant la formation professionnelle et le rôle du secteur privé dans la gestion du système de formation professionnelle, en développant des offres de qualification pratique et en améliorant l’accompagnement vers l’emploi.
Au Bénin, plus de 90 000 personnes apprennent l’allemand. Je me réjouis beaucoup du vif intérêt que porte la jeune génération à l’Allemagne et à notre langue. Je souhaite que les échanges entre les jeunes du Bénin et de l’Allemagne s’intensifient encore davantage. De nombreux jeunes allemands viennent acquérir de l’expérience au Bénin dans le cadre d’un service volontaire après avoir terminé leurs études, et ils apprennent à aimer ce pays. Ils sont les meilleurs ambassadeurs pour faire connaître en Allemagne la beauté de ce pays – et inversement. De nombreux béninois étudient en Allemagne grâce à une bourse du DAAD ou à une aide à la recherche. Ce qu’on apprend lors d’un tel séjour n’a pas de prix.
Dans certains cas, il y a aussi la possibilité de faire une formation continue pour se perfectionner dans son domaine ou pour élargir ses compétences dans un domaine spécifique. Ceci est p.ex. possible pour des professeurs de sport qui peuvent participer à des formations de 3 mois proposées par l’université de Leipzig.
Il y a également l’Institut Goethe qui propose aux professeurs d’allemand de passer un séjour en Allemagne pour perfectionner leurs connaissances linguistiques ou leurs compétences pédagogiques. Ce travail de l’Institut Goethe est d’une grande importance pour soutenir les plus de 500 professeurs d’allemand que compte le pays. Car une chose est claire : la maîtrise de la langue allemande ouvre des portes sur le monde, y compris dans le domaine professionnel.
7) LNT : Dans un contexte de recomposition des partenariats en Afrique et de concurrence croissante entre les grandes puissances, quelle place l’Allemagne souhaite-t-elle occuper dans sa relation avec le Bénin ?
SEM Dr. Stefan Buchwald : Dans un monde confronté à des problèmes existentiels tels que le changement climatique, les menaces extrémistes et les guerres brutales, il faut des gouvernements qui comprennent que ces crises ne peuvent être résolues qu’ensemble.
L’Allemagne mise résolument sur le multilatéralisme, sur le renforcement des structures de l’ONU, sur le dialogue et la diplomatie, plutôt que sur la confrontation. À cet égard, ce sont précisément les partenaires qui partagent nos valeurs de démocratie, de liberté, de prospérité et de sécurité qui comptent pour nous.
Je qualifierais donc les relations bénino-allemandes de très importantes par rapport à celles que nous entretenons avec d’autres pays du continent africain. Car nous constatons que le gouvernement béninois accorde lui aussi une grande importance à ces mêmes valeurs.
8) LNT : Pour les prochaines années, quelles sont les principales priorités que vous souhaitez donner au partenariat entre l’Allemagne et le Bénin ?
SEM Dr. Stefan Buchwald : Je vous ai parlé du travail de nos deux gouvernements. Je souhaite bien sûr que cette coopération continue de s’intensifier, tout en veillant à ce que la démocratie, le renforcement de la société civile, la sécurité et la prospérité restent toujours les valeurs qui sous-tendent notre partenariat.
Mais je voudrais également aborder d’autres domaines qui me tiennent à cœur. Au Bénin, la société civile allemande fait preuve d’un engagement remarquable. J’ai toujours beaucoup de plaisir à visiter les projets qui voient le jour dans le cadre de l’amitié entre Béninois et Allemands. Par exemple, l’hôpital de Gohomey, le club de football féminin Kabongo à Parakou, ou encore l’orphelinat de Porto-Novo.
Sans oublier les quelque 7 000 Béninois et Béninoises qui vivent en Allemagne. Ils jouent un rôle essentiel en tant que bâtisseurs de ponts entre nos deux pays. Je pense donc que les échanges entre les personnes, la promotion de la compréhension mutuelle, l’apprentissage les uns des autres, voilà le cœur des relations entre le Bénin et l’Allemagne. Et j’espère que cela se multipliera encore davantage à l’avenir !
Je vous avoue en toute sincérité que, compte tenu de toute cette continuité, je me réjouis à l’idée que l’ambassade du Bénin, qui a malheureusement fermé ses portes il y a quelques années, rouvre un jour dans un avenir proche. Je pense qu’une réouverture dynamisera encore davantage nos relations, notamment dans le domaine économique. (Propos recueillis par Gildas FOLY & Armel Tognon)
