La prospective stratégique pour un autre regard sur le développement

La prospective stratégique pour un autre regard sur le développement

Professeur Titulaire des Universités du CAMES Chef de la Formation doctorale Sociologie-Anthropologie, École Doctorale, FASHS Directeur du Laboratoire d'Analyses des Dynamiques Socio-anthropologiques et d'Expertise pour le Développement Directeur Scientifique du Master Études Prospectives et Développement Université d’Abomey-Calavi

Impact du franc CFA sur le développement des pays africains

Excellence Monsieur le Vice-Recteur chargé des Affaires Académiques et de la Recherche Universitaire ; Excellence Mesdames les Doyen et Vice-Doyen de la Faculté des Sciences Humaines et Sociales de l’Université d’Abomey-Calavi ;

Excellence Messieurs les Doyen et Vice-Doyen de la Faculté des Lettres, Langues, Arts et des Sciences de la Communication de l’Université d’Abomey-Calavi ;

Excellence messieurs les Professeurs et Chercheurs, en vos rangs et grades respectifs ;

Chers frères et soeurs, membres de la communauté universitaire nationale et internationale ;

Chers étudiants, Mesdames et messieurs les invités.

Présenter une conférence inaugurale devrait être un exercice routinier pour moi. Cependant, lorsque du modeste haut de mes 39 années d’enseignement et de recherche dans des lycées, collèges, dans les universités béninoises ; et de collaboration avec des collègues de différents pays, l’on m’a demandé de prononcer cette conférence, j’ai failli répondre par la négative ; répondre par la négative non pas parce que le sujet m’était étranger puisque j’ai eu l’honneur de faire partie de l’équipe ayant conduit la première expérience de recherche et de réflexions prospectives dont les résultats demeurent, sans aucun doute, d’actualité dans le balisage du développement du pays. Mais j’ai failli donc répondre par la négative car je me suis posé une seule question : de quelle manière montrer en 45 minutes ou en 1 heure de temps devant cette auguste assemblée, comment préparer l’avenir sans verser dans la divination, la prédiction, la prophétie, la science- fiction ou la futurologie? De quelle manière montrer en 45 minutes ou en 1 heure de temps devant cette auguste assemblée comment la prospective stratégique constitue un domaine de volonté, de liberté et d’avenir, une attitude d’esprit et d’anticipation nécessaires, un facteur de réhabilitation du désir comme force productive d’avenir, un moyen de faire de l’avenir, la raison d’être du présent, un paradigme de développement ?

Je ne sais encore si j’ai trouvé la réponse, puisqu’il vous appartiendra au terme de la présente conférence, de dire si vous avez été satisfait suffisamment, si les secrets de la prospective, qu’elle soit stratégique ou créative, vous ont tous été délivrés. Ce que je sais, ce dont je voudrais vous entretenir ce jour, c’est bien durant cette conférence inaugurale, de La prospective stratégique comme un paradigme porteur du développement. Ceci revient à vous dire comment l’homme à la recherche d’une meilleure « êtreté » et comment les communautés à la quête du plus avoir, du bien-être et du mieux-être peuvent faire du rêve la réalité. Leur réalité ! Pour y parvenir, ma démarche renvoie à trois pôles articulatoires :

  1. la prospective stratégique : pourquoi ?
  2. la prospective stratégique : comment ?
  3. un regard diachronique illustratif d’initiatives prospectives

La prospective stratégique : Pourquoi ?

La question de la destinée humaine a conduit les acteurs sociaux à initier et développer diverses conceptions, représentations et perceptions par rapport auxquelles ils se situent pour mener leur existence ; et ceci à travers le temps et l’histoire.

Rechercher un repère existentiel

Le souci des groupes de se donner des repères pour mener à bien leur vie constitue une réalité sociétale qui a servi conséquemment de motivation à la mise au point de plusieurs théories et modèles de changement social et de développement susceptibles de générer de meilleures conditions d’existence aux hommes, toutes catégories confondues.

Ainsi, de la philosophie politique et sociale essentiellement animée par les travaux de Platon1 à la sociologie scientifique de Durkheim2, historiquement impulsée par la philosophie positive3, l’humanité a connu plusieurs courants illustratifs de conceptions, de perceptions et de représentations d’itinéraires et de cycles de socialisation, d’organisation et d’idéaux. En dehors de l’essentialisme et de l’existentialisme, deux courants philosophiques diamétralement opposés, l’on peut citer, entre autres, « l’esprit des lois » au travers duquel Montesquieu conçoit non seulement l’interdépendance des organismes politiques par rapport aux systèmes légaux mais définit l’évolution des sociétés comme une résurgence de principes « naturels ». Le positivisme d’Auguste Comte soutient qu’«il y a des lois aussi déterminées pour le développement de l’espèce humaine que pour la chute d’une pierre » ; d’où la loi des trois états configuratifs du devenir de l’humanité et de toute organisation sociale fondée sur le principe prospectif selon lequel la sociologie devrait permettre à l’homme de « savoir pour prévoir », et de « prévoir pour pouvoir ». L’évolutionnisme dialectique de l’homme de la « physique sociale », selon Quételet, pour qui l’homme nait, se développe et meurt ; le marxisme stipule, à partir de la dialectique empruntée à Hegel que « le tout social est quelque chose d’autre que la somme de ses parties », et « chaque société porte en son sein des oppositions et des forces antagonistes » dont « la plus importante est la lutte des classes » etc.

Ce rapide tour d’horizon qui positionne quelques-uns des précurseurs de la sociologie illustre la permanence du souci des hommes de rechercher des repères pour une bonne tenue sociale de leur existence. Cependant il est indéniable de constater que de nos jours la prospective est inéluctablement l’un de ces paradigmes explicatifs de modèles de changement social et de développement tant rêvé par l’humanité depuis le 16ème  siècle où le concept a vu le jour, mais surtout aux lendemains de la deuxième guerre mondiale , notamment avec les travaux de G. Berger4, M. Godet5 , J. Arcade6 , R. Boudon7, R. Aron8, J. Antoine9, etc. avec comme fondement la pro activité.

Faire du rêve une réalité

Dans l’optique de la réflexion prospective, l’attitude pro active de l’homme détermine sa capacité à provoquer les changements nécessaires pour l’atteinte de la vision qu’il s’est donnée. L’action sans but n’a pas de sens et l’anticipation suscite l’action. L’anticipation constitue donc le mode d’ordre majeur de la prospective comme l’indique Michel Godet :

« L’anticipation n’est guère répandue chez les dirigeants car lorsque tout va bien, ils peuvent s’en passer et lorsque tout va mal, il est trop tard pour voir plus loin que le bout de son nez : il faut réagir et vite ! C’est bien en raison du défaut d’anticipation d’hier que le présent est encombré de questions, auparavant signifiantes, mais aujourd’hui urgentes qu’il faut régler à la hâte, quitte à sacrifier le développement à long terme en installant d’illusoires coupe- feu. La réactivité n’est pas une fin en soi, souhaitable à court terme ; elle ne mène nulle part si elle n’est pas orientée vers des objectifs à long terme car : « Il n’y a pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va » (Sénèque). L’action qui n’a pas de but n’a pas de sens…S’il na pas de sens (finalité) futur, le présent est vide de sens (signification). Aussi, le rêve ne s’oppose pas à la réalité, il la féconde… » op.cit p1. « L’incertitude est vitale pour le rêve, il s’en nourrit et il la crée tout en la détruisant. Ce couple dialectique condamne tout espoir de prévisibilité totale car il ferait de l’homme un désespéré. La certitude parfaite signerait l’arrêt de mort de l’imagination et la source du désir serait tarie ».

Ce long propos de Michel Godet émis dans le Tome 1 de son Manuel de Prospective stratégique10, qui du reste a le brillant sous-titre portant «Une indiscipline intellectuelle » résume sans aucun doute, fort à propos, la question prospective.

En effet, c’est à une indiscipline intellectuelle que je vous invite, afin de mieux appréhender, d’une part, les défis majeurs du développement et, d’autre part, les axes fondamentaux que doit prendre le développement dans chaque contexte, politique, économique, social, environnemental, technologique, culturel et j’en passe. La dimension totale du développement appelle en effet à la mobilisation d’outils10 2è  édition, paru chez Dunod à Paris en 2001 spécifiques, mais avant cela, il y a bien qu’il faille travailler au mental et dans le mental ! Il y a qu’il faut adopter une posture intellectuelle intelligente qui favorise la conception du développement.

Oui, devenir intellectuellement indiscipliné, n’est pas magnifier une quelconque paresse, une effronterie certaine. Non, il ne s’agit pas de se rebeller contre l’institution éducative, les cadres de formation ou autres artifices de cette veine. Encore moins se rebeller contre l’ordre social. Il s’agit de se rebeller d’abord et avant tout contre soi-même, contre sa conception inerte du progrès, contre la répétitivité de certaines tâches et le refus d’amélioration efficiente des règles et des pratiques sociales, lorsque c’est le cas.

Devenir intellectuellement indiscipliné au sens de Michel Godet, et plus largement en suivant l’inspiration de Sénèque, c’est être prêt à partir, être prêt à prendre le départ vers le développement, être prêt à prendre le départ pour l’autre développement qui nous interpelle au regard des problèmes actuels de vie et de survie des segments bien diversifiés de la société-monde faite de nos jours de mutations fortement géométrisées. Je veux parler de cet autre développement axé sur le long terme, en tant que projet toujours en devenir : le développement prospectif, bâti sur la prospective stratégique. Ce dernier ne peut être avant et après tout qu’une œuvre  de prospection, de prospective, d’organisation, d’anticipation, de réalisation.

Mais pour mettre en marche ces différents verbes d’action, anticiper, partir ou même développer, voire se développer, la condition première est de pouvoir rêver. Le rêveur ose, il appartient au monde du passé, du présent et du futur à la fois. Il rêve en considérant les insuffisances du passé et les besoins du présent pour anticiper ceux du futur. Rêver c’est oser penser différemment, c’est oser penser autre chose que ce qui est, c’est penser un futur qui peut être utopique comme ne pas l’être mais peut possiblement advenir.

Lorsque j’ai commencé à officier sur nos campus, nous étions 23 étudiants en 1975-1976 à la Section philosophie-sociologie-psychologie parmi environ 125 que regroupait l’ex-Département des Etudes Littéraires et de Traditions Orales devenu Faculté des lettres, Arts et Sciences Humaines et personne ne pouvait objectivement imaginer qu’aujourd’hui nous compterions près de 40.000 étudiants à la Faculté des Sciences Humaines et Sociales, ou pire que nous en serions encore à vouloir régler des problèmes datant de Mathusalem. Nous n’avions pas, et je parle autant de l’Etat, au plan national, que de l’Université en tant qu’institution et faisceau d’acteurs, nous n’avions donc pas pris la mesure de l’avenir de l’Université, ou pas suffisamment pris cette mesure. Une translation de cet état de choses peut être faite dans quasiment tous les secteurs de notre société, qu’il s’agisse de l’administration publique, des entreprises privées parfois, ou même dans nos cellules familiales. J’ai eu l’occasion de le souligner dans une émission sur une radio locale à l’occasion du cinquantenaire des indépendances lorsqu’il me fut demandé d’esquisser un bilan du développement du Bénin. Nous faisons par défaut souvent assez peu preuve d’une démarche prospective quand bien même le futur ait toujours été au cœur  des réflexions de l’être humain, de l’Etat, des structures sociales et religieuses. C’est pourquoi, la prospective part d’abord de la volonté de rêver, d’un rêve éveillé j’en conviens, mais d’un rêve auquel on peut donner les caractères de plausibilité en agissant.

Le rêve féconde donc la réalité. Le philosophe Maurice Blondel disait que « l’avenir ne se prévoit pas, il se prépare » 11 . Mais en donnant naissance à la réalité, le rêve sur la table de parturition a besoin d’accoucheurs spécialisés, de sage femmes capables d’extraire le bébé sans lui arracher un membre, d’anesthésistes qui ne s’inquiéteraient pas des suites de l’opération tant tout aurait été plus ou moins bien calculé, planifié, anticipé. Le rêve préside pour que cet avenir se présente sous le firmament du jour actuel, sous le firmament du présent devrais-je dire au risque d’un pléonasme. Il lui faut encore être bien inspiré, être conçu dans les seins de la réflexion intelligente. Faire de la prospective c’est accoucher d’un rêve éveillé, c’est donner au rêve sa plénitude, c’est le faire chair, de la chair presque parfaite. En cela les prospectivistes sont des alchimistes de la pensée, des féticheurs d’un ordre nouveau. Mais pourquoi la prospective si l’on peut se contenter de rêver?

Devenir alchimiste du temps

Pourquoi devenir alchimiste du temps, de notre temps? Pourquoi envisager de connaitre le futur alors que le présent n’est pas encore mort, et que le passé refuse toujours d’être durablement enterré? Pourquoi donc préparer le futur en le créant ?

Certains diront peut être que la raison se trouve dans l’indicible curiosité de l’être humain, sa volonté à vouloir connaitre l’avenir, le futur. D’autres diront qu’il coule de source de vouloir connaitre le sens caché du temps à venir. En ces termes l’exercice prospectif s’apparenterait à de la divination. Ce qu’elle est sans l’être, ce qu’elle n’est pas à vrai dire, même si elle peut fortement y ressembler. D’autres encore ici n’auront aucune réponse. Combien de fois les élucubrations prospectives n’ont-elles pas été confondues à un nouveau mode de visionnement de l’avenir, et donc rangées au placard par les plus réfractaires? Or, selon Sénèque, « Il n’est de vent favorable pour celui qui ne sait où il va »12. Pour savoir où l’on veut aller, il est nécessaire de prendre conscience de là où l’on se trouve, et encore plus subtilement d’où l’on vient.

Tracer la continuité entre l’hier et demain en utilisant aujourd’hui comme passerelle, c’est bien de cet art divinatoire empreint de scientificité qu’il s’agit lorsque l’on parle de prospective. En cela, la prospective s’impose comme un outil puissant pour visionner l’avenir, non pas d’une fenêtre d’un immeuble à plusieurs étages, mais le visionner pour le bâtir. Le visionner dans son rêve, dans ses rêves, pour le bâtir de ses mains.

L’utilité de la prospective réside ainsi dans ce besoin d’anticiper le futur, mais au-delà de l’anticiper, de le construire, de choisir et de donner naissance au futur souhaité, au futur désiré. Modeler de nos mains l’avenir conformément à nos rêves, voilà l’une des possibilités fondamentales qu’offre la prospective. En d’autres termes, choisir son développement et le réaliser devient non plus un rêve mais une possibilité réelle si l’on mobilise la discipline prospective pour le faire. Discipline scientifique mais tout autant outil que pensée, la prospective se révèle ainsi un instrument philosophique mais en même temps concret, un canevas et une autocritique nécessaires, pour construire l’avenir. Elle permet de ne pas naviguer à vue, de distinguer entre les futurs possibles et d’opter pour le futur de son choix. Au-delà de la divination elle ne réalise donc pas un factum préécrit ou déjà tracé mais dessine les différentes avenues existantes, en laissant à l’opérateur social le soin éclairé de faire son choix en toute connaissance de cause. La prospective pose sur la table les voies et moyens existantes pour atteindre les différentes destinations, les devenirs du système social étudié. Il revient alors aux opérateurs d’enclencher le mouvement correspondant à leur choix, au scenario optimal choisi. En ce sens intervient la notion de stratégie, terminologie d’origine militaire, qui permet d’aiguiller de manière efficiente la mise en œuvre de différents moyens pour atteindre un but donné. C’est pourquoi nous parlons souvent de prospective stratégique afin de montrer que la portée du rêve peut être rationnellement atteinte avec la mise en œuvre  rigoureuse de moyens raisonnables si l’on adopte une bonne stratégie, si l’on se dote non

Mesdames et Messieurs, chers invités, je sais que votre temps est précieux mais aussi que votre intérêt pour la présente thématique est réelle. C’est pourquoi je me dois à présent d’en arriver à l’aspect méthodologique.

La prospective stratégique : Comment ?

Etant convaincu de la nécessité d’user de la prospective stratégique pour aller au développement, il nous reste à savoir brièvement comment faire de la prospective stratégique. Je vous parlerai de la démarche prospective à partir d’un exemple formidable, d’une expérience unique que nous avons pu mettre en œuvre au Bénin, avec des résultats palpables. Il s’agit des Etudes nationales de Perspectives à long terme, encore connues sous l’acronyme anglais NLTPS.

La démarche prospective

La prospective est un processus participatif d’élaboration de futurs possibles à moyen et long termes, ayant pour but d’éclairer les décisions du présent et de mobiliser les moyens nécessaires à l’engagement d’actions communes. Du point de vue méthodologique, il s’agit d’une démarche indépendante, dialectique et rigoureuse, menée de manière transdisciplinaire et collective et destinée à éclairer les questions du présent et de l’avenir, d’une part en les considérant dans leur cadre holistique, systémique et complexe et, d’autre part, en les inscrivant, au-delà de l’historicité et dans la temporalité.

La prospective s’inscrit dans la pro-activité; elle se donne un but et des moyens. Par contre, il faut distinguer la prospective de la planification qui peut être stratégique ou opérationnelle. En tant qu’outil stratégique, elle porte sur les orientations stratégiques d’une organisation, les objectifs qu’elle entend réaliser, sa mission, sa vision et sa philosophie de gestion, les produits et les services qu’elle offrira. C’est là où la confusion peut s’installer entre la prospective et la planification. La planification, bien qu’ayant connu une double-crise, utilise la prospective pour aller au-delà de la prévision, cette dernière n’étant pas à confondre à la pro-activité.

Michel Godet, qui fut professeur de prospective industrielle au Conservatoire national des arts et métiers, avouait d’ailleurs dans un article intitulé « Prospective et stratégie : approches intégrées», que :

« Le souci d’une anticipation et d’une réflexion pour l’action a contribué au développement des méthodes de prospective et de planification stratégique. Si le prospectiviste et le stratège sont embarqués dans un même défi, celui d’anticiper pour agir, leurs pratiques et leurs références sont différentes. Dans « Prospective et planification stratégique » nous avions relevé les fortes synergies potentielles entre ces deux approches complémentaires, sans pour autant parvenir à réaliser la synthèse recherchée »13.

En clair la prospective stratégique concerne essentiellement l’exploration des futurs en terme de description du chemin à suivre pour atteindre les futurs possibles et souhaités; ainsi, le long terme est son domaine d’intervention, un futur pas très immédiat, ni très lointain, car, l’avenir immédiat relève du « présentisme » et le futur lointain est celui de la science fiction. Elle renvoie à 3 axes temporels que sont le passé, le présent et le futur qui n’est jamais uniforme et /ou unifié. Il est par définition pluriel : on parle alors de « futuribles ». La prospective est dite créative lorsqu’elle « …ne se contente pas d’identifier des futurs possibles pour choisir un « futur souhaitable » mais créer de nouveaux futurs possibles et à bâtir une vision d’avenir, qui n’est plus simplement « extrapolée » à partir de la situation actuelle mais qui doit être élaborée à travers une démarche créative anticipant les ruptures potentielles à venir, susceptibles d’initier les innovations de demain… »14

Mieux, l’horizon temporel de la prospective est intergénérationnel et varie de 20 à 30 ans, alors que celui de la planification oscille entre 0 et 10 ans. Tout dépend donc de la nature de la planification. La planification peut être normative, politique, stratégique, tactique ou opérationnelle. Cette clarification nécessaire étant faite entre prospective et planification, abordons à présent comment nous avons mis en œuvre la prospective stratégique pour réaliser les Etudes nationales de perspectives à long terme.

La réalisation des Etudes Nationales de Perspectives à long terme se fait en cinq étapes ou phases : l’identification de la problématique du développement, l’élaboration du diagnostic stratégique, l’élaboration de la vision ou des évolutions possibles, la formulation des stratégies et enfin l’opérationnalisation des stratégies :

-la première phase est celle de l’identification de la problématique du développement. Elle consiste à collecter les données nécessaires pour établir l’état des lieux. Avoir une visibilité sur ce qui est, sur la situation à changer, sur les différents éléments du système analysé. Cette phase repose sur les éléments de méthodologie évoqués précédemment ;

-la deuxième fait état du fondement scientifique et technique de l’étude : sur la base d’une analyse rétrospective des données recueillies, la matrice du diagnostic stratégique est élaborée pour générer les spécificités du Système ou sous système concerné : pays, organisation particulière, entreprise, communauté, famille, etc. Ce diagnostic stratégique permet ainsi de constater le niveau d’ampleur des variables caractéristiques du Système ou sous système et sur lesquelles l’on peut agir ou inter agir pour aboutir à des changements envisageables. Ces valeurs qualifiables d’identitaires sont au nombre de neuf (09) à savoir les faits porteurs ; les tendances lourdes ; les acteurs les incertitudes critiques ; les stratégies passées et présentes ; et toute la batterie SWOT (forces, faiblesses, opportunités et menaces).

A l’échelle transversale, la prospective a une dimension scientifique, par contraste avec les méthodes antérieures qui remontent à l’antiquité et qui étaient irrationnelles. Elle va se créer en se distinguant fortement, et même en rejetant, les pratiques de prédiction, de divination ou de prévisions antérieures. La prospective telle que pratiquée aujourd’hui s’est explicitement développée depuis la seconde guerre mondiale simultanément aux Etats Unis et en France. Cette science nécessite l’usage de certaines méthodes et des outils appropriés.

Ainsi, la prospective utilise-t-elle à la fois le forecasting et le backcasting. Le forecasting est défini par le Business Dictionnary comme étant « a planning tool that helps management in its attempt to cope with the uncertainty of the future, relying mainly on data from the past and present and analysis of trends »16. En d’autres termes, le forecasting est un outil de planification qui aide à la gestion de l’incertitude que renferme le futur. La montée en puissance de ces technologies se traduit par exemple par l’existence d’une revue internationale appelée Journal of Forecasting particulièrement fréquenté par les économistes et les chercheurs en sciences du management, ou encore plus récemment l’organisation prochaine en 2017 du premier colloque international sur le forecasting qui aura lieu en Australie et permettra à différents chercheurs et praticiens de réfléchir sur cette approche. David Waldron du Blekinge Institute of Technology de Suède rappelle par exemple que le backcasting est une approche qui consiste à « imaginer les réussites futures et à partir de cette vision pour guider les décisions qui doivent être prises aujourd’hui »17. Si le backcasting est bien différent de la prospective stratégique, qui elle, renvoie au final à la projection dans l’avenir des tendances du passé pour en corriger les problèmes, le backcasting fait partie des outils dont dispose tout professionnel de la prospective stratégique pour atteindre ses objectifs. En tant que technique d’analyse rétrospective normative, le backcasting permet par exemple d’identifier les points forts d’un système social. Mais il ne permet pas de disposer d’une vision consensuelle ou suffisamment représentative du futur souhaité. Et en cela réside la principale limite du backcasting.

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