RHDP : Autopsie d’une mort programmée

RHDP : Autopsie d’une mort programmée

C’est la première vraie réaction officielle au sein du PDCI, depuis la guerre larvée avec son allié le RDR. Et, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est très forte.

Côte d’Ivoire : la lune de miel entre Guillaume Soro et Alassane Ouattara définitivement terminée

Après plusieurs années d’alliance avec le parti au pouvoir, le parti de Bédié va-t-il divorcer d’avec le RHDP et se lancer seul lors de l’élection présidentielle de 2020 ? Une chose est sure, c’est que les bisbilles entre Bédié et Ouattara font l’affaire d’un troisième larron.

Rien ne va plus entre le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) et le Rassemblement des républicains (RDR), les deux principales formations alliées au sein du Rassemblement des Houphouétistes pour la paix (RHDP). Entre le parti de Ouattara et celui de Bédié, les échanges deviennent de plus en plus violents. La dernière sortie du PDCI par la voix de l’ex-ministre Jean Louis Billon, est assez symptomatique de la brouille.

« Il n’y aura pas de parti unifié avant la prochaine élection présidentielle. Nous attendons du RDR qu’il soutienne notre candidat comme nous l’avons fait pour son candidat…. En cas de parti unifié, le PDCI gardera son nom car on n’a jamais vu un père prendre le nom de son fils. C’est toujours le fils qui porte le nom du père », a déclaré l’ex-ministre du Commerce.

La réponse du RDR est venue de son argentier Adama Bictogo, assurant que « le parti unifié se fera sans Billon ».

Viré du gouvernement par Ouattara, Jean Louis Billon d’habitude très réservé, a retrouvé de la verve. Mais, la révolte de l’ex-ministre ministre du commerce est bien loin d’être une vengeance personnelle. La déclaration de Yamoussoukro est la résultante de l’agacement de certains cadres du PDCI, qui estiment que leur parti n’est pas traité à la mesure de sa contribution à l’ascension au pouvoir de Ouattara.

Partage du gâteau

Il faut dire que depuis sa prise de pouvoir, Ouattara n’a pas vraiment fait de cadeau au PDCI qui a dû grogner quelques fois bruyamment pour voir certains de ses cadres nommés à des postes. Des nominations tardives dont les titulaires n’ont pas eu le temps de profiter avant d’être remerciés. En effet, les ambitions s’aiguisant à l’approche 2020, Ouattara a dû sacrifier Jean Louis Billon et consorts sous la pression des cadres de son parti le RDR, et ses alliés de l’ex-rébellion. Avec le temps, la part du PDCI dans la gestion des affaires publiques s’est amenuisée comme peau de chagrin. Aujourd’hui, les nominations de Daniel Kablan Ducan et de Théophile Ahoua Ndoli, respectivement aux postes de vice-président et d’inspecteur général d’état, sont les rares attributions qui ravissent encore les militants du PDCI qui a gouverné la Côte d’Ivoire sans partage pendant plusieurs décennies.

Guerre larvée

Depuis quelques années déjà, le clash était latent entre le PDCI et le RDR. Courant 2016 – 2017, la guerre des mots qui s’est instaurée entre les cadres des deux partis annonçait déjà le présent cafouillage au sein du RHDP. On se souvient encore de cette déclaration d’Amadou Soumahoro, le tonitruant ex-secrétaire général du RDR, répondant au PDCI en ces termes «on ne vous doit rien». Quoique forte, cette déclaration de l’ex-secrétaire général du RDR  a été moins ressentie que celle d’Adama Bictogo remettant en cause le deal entre le PDCI et le RDR. «Nous n’avons pas tant souffert pour venir faire seulement 10 ans au pouvoir», avait lâché l’an dernier l’homme d’affaires, argentier du RDR. Si Cissé Bacongo, l’ex-ministre et ex maire RDR de la commune de Koumassi (sud d’Abidjan) avait été limogé du gouvernement pour avoir demandé à Ouattara de prolonger son mandat, Bictogo lui semble plutôt être encouragé dans son rôle de répondeur automatique des républicains. Les propos de Bictogo ont fait naître la suspicion chez les cadres et les militants PDCI, qui croient que Ouattara et le RDR manœuvrent pour ne pas leur faire la passe en 2020. C’est du moins ce que pensent les cadres et militants PDCI, qui même s’ils ne le disent pas, n’ont jamais cru en l’idée du RHDP.

Un échec programmé d’avance

Aujourd’hui encore, ils sont nombreux les Ivoiriens et autres observateurs de la situation ivoirienne, qui pensent que le Rassemblement des Houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP), avait été monté avec la bénédiction de Paris. Pour comprendre pourquoi une telle pensée, il faut rappeler le contexte dans lequel est né le RHDP. Ce rassemblement fût porté sur les fonts baptismaux par l’opposition ivoirienne (RDR, PDCI, UDPCI, MFA), et la rébellion armée qui divisent le pays en deux depuis septembre 2002. Président du RDR, l’économiste Alassane Ouattara est accusé par le président Laurent Gbagbo et son parti, le Front Populaire ivoirien (FPI), de comploter avec l’aide de la France pour prendre le pouvoir par tous les moyens y compris le recours à la rébellion armée.

Ouattara lui, dément formellement toute complicité avec les rebelles. Suite à différents accords de paix, dont celui de Linas-Marcoussis (France), les rebelles arrivent à Abidjan où ils occupent des portefeuilles ministériels. La situation sécuritaire est marquée par une série d’attaques meurtrières contre les Forces de sécurité. Laurent Gbagbo est sous le feu des critiques des médias internationaux notamment français, qui le présentent comme un dictateur isolé sur la scène internationale et au niveau national. C’est dans ce contexte de «tout sauf Gbagbo» que le RDR de Ouattara, le PDCI de Bédié, l’UDPCI de feu le général Robert Guéi, le MFA d’Anaky Kobena et les mouvements rebelles se coalisent au sein du RHDP. Selon les initiateurs, le RHDP devait « porter la voix de la majorité des Ivoiriens opposés à la politique de Gbagbo ».

Mais, la «haine» contre Gbagbo sur laquelle le RHDP avait été fondé condamnait irrémédiablement ledit rassemblement à ne pas survivre à la chute du régime. En effet, le RHDP ne s’est construit sur aucun projet politique commun pour la Côte d’Ivoire. «Pour que ce rassemblement hétéroclite puisse avoir un vrai projet politique, il faudrait déjà que les partis qui le compose, aient chacun un vrai projet pour les Ivoiriens», aimait critiquer un très proche collaborateur de Laurent Dona Fologo, l’ex-président du Conseil économique et social sous Gbagbo, par ailleurs secrétaire général du PDCI et plusieurs fois ministre sous Houphouët-Boigny. Le seul point de convergence des partis membres du RHDP était la détestation du pouvoir Gbagbo. Et chaque fois que les ambitions personnelles de ses membres se sont trouvées confronter à l’intérêt commun, le RHDP s’est fragilisé un peu plus. Le dernier cas est celui de l’ex-ministre à la tête de l’UDPCI, Albert Mabri Toikeusse. Limogé du gouvernement par Ouattara courant 2017, il avait pris ses distances du RHDP.

L’échec du RHDP peut aussi s’expliquer par le fait que la Côte-d’Ivoire n’a pas une tradition d’alliances politiques. L’une des rares tentatives connues dans l’histoire politique du pays a été le Front Républicain (RDR-FPI) qui fût long feu, principalement pour les mêmes raisons qui expliquent la cacophonie actuelle au sein du RHDP.

Par ailleurs, Il convient aussi d’invoquer l’entrée fracassante de la violence dans le jeu politique,  rendant les rapprochements plus difficiles et surtout le manque de charisme et de sagesse des dirigeants politiques actuels, comme raisons de l’échec des coalitions politiques. En effet, seul Houphouët avait cette capacité d’écoute, de négociation et de création de couloirs de rapprochement avec ses adversaires, même les plus farouches. Ce savoir-faire politique et cette technicité ont disparu avec «l’apôtre du dialogue», comme on surnommait feu le président Houphouët-Boigny. Par exemple, le FPI de Gbagbo est allé si loin dans son adversité avec le PDCI, que le compromis qui aurait mis fin aux ambitions de la rébellion paraissait impossible. Malheureusement, ni Ouattara, ni Bédié ni leurs autres leaders du RHDP, n’ont les qualités d’Houphouët. Et, c’est ce qui les empêche de s’allier durablement.

Soro en embuscade

La brouille au sein du RHDP pourrait bien profiter à Guillaume Kigbafori Soro, l’ex-chef de la rébellion armée, aujourd’hui président de l’assemblée nationale. Soro veut diriger la Côte d’Ivoire et il sera candidat dès les échéances de 2020. Courant 2016, l’un de ses conseillers a fait savoir que Soro n’entend pas se plier au deal entre le RDR et le PDCI.

En plus de l’intensification de son activité sur les réseaux sociaux, Guillaume Soro multiplie les déplacements à l’étranger ainsi que les rencontres avec les communautés ivoiriennes, tant à Abidjan qu’à l’intérieur du pays, avec le même discours rassembleur. «C’est moi qui ait mis le feu à ce pays, c’est moi qui peut le redresser», a déclaré Guillaume Soro qui a rencontré les chefs traditionnels baoulé dans de Tiébissou, localité située à une cinquantaine de km de Yamoussoukro il y a quelques semaines. Le président de l’assemblée nationale se pose en rassembleur et axe son propos sur la réconciliation : un chantier sur lequel Bédié et Ouattara ne sont pas très brillants. Parmi les partisans du président de l’assemblée nationale, on trouve en première ligne ses anciens camarades de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (FESCI). Mobilisés autour de Guillaume Soro, ces anciens de la FESCI sont à l’origine de plusieurs initiatives de soutiens à leur champion. C’est par exemple, le cas du mouvement «Tous pour Soro» (TPS) qui est très actif en Europe.

Parrain depuis plusieurs années d’une association des Wê (peuple de l’Ouest de la Côte d’Ivoire particulièrement visé par les massacres de la rébellion) vivant en Europe, Soro compte aujourd’hui de nombreux sympathisants parmi ses victimes d’hier.

Soro est en campagne ou tout au moins il prépare 2020. Grâce aux milliards amassés dans l’exploitation des zones sous occupation de la rébellion, il s’est payé des conseillers et lobbyistes qui travaillent à redorer son image et renforcer sa stature d’homme d’état, avec en ligne de mire la présidentielle de 2020.

Mais Soro ne se prépare pas que sur le terrain politique. «Conscient de ce que ses ambitions dérangent, le président de l’assemblée nationale qui a encore une grande influence sur les têtes fortes de l’ex-rébellion prend aussi des précautions », croit savoir un ex-combattant ivoirien.

Assurément, la présidentielle de 2020 sera très apaisée ou elle ne le sera pas du tout. Et quelle que soit la conjoncture qui prévaudra le moment venu, Soro pourrait en être un acteur important.

La position de la France compte

Le président français n’est certes pas un électeur ivoirien, mais aucune analyse sérieuse sur les élections présidentielles de 2020 en Côte-d’Ivoire ne peut être faite sans prendre en compte la position de Paris. Le dénouement de la dernière crise post-électorale est assez récent, pour rappeler que la France n’est pas prête de perdre le contrôle sur la Côte-d’Ivoire.

Depuis la prise du pouvoir par Ouattara en 2011, les investissements français en Côte-d’Ivoire se sont considérablement accrus et sont marqués par plusieurs projets phares dont le troisième pont dit pont Bédié, la réhabilitation du chemin de fer traversant le pays du Sud au Nord, le futur métro abidjanais et de nombreux apports dans le secteur bancaire.

Avec des milliers d’entreprises françaises et de ressortissants français sur le sol ivoirien, la Côte d’Ivoire revêt un intérêt économique certain pour Paris. Mais pas seulement. Les rapports particuliers que le premier président ivoirien, Houphouët-Boigny, a longtemps entretenus avec la France, ont depuis fait de la Côte-d’Ivoire l’un des principaux points d’ancrage de l’influence française en Afrique noire.

Sur le plan militaire, la Côte-d’Ivoire est à ce jour le seul pays d’Afrique de l’Ouest à abriter une base française. La réduction progressive des effectifs militaires suite à la fin de la crise post-électorale, est loin d’être un signe de désengagement de la France. «En cas de besoin, les militaires français peuvent se déployer très rapidement. La diminution des effectifs pré positionnés à Abidjan n’enlève rien à notre  capacité de réaction», assurent les autorités militaires françaises. L’an dernier, la Côte-d’Ivoire et la France ont signé des accords de défense renforçant la coopération militaire entre les deux pays.

C’est donc peu dire que d’affirmer que Paris veille, et ne laissera pas les choses se faire hors de son contrôle. Et pour les prochaines élections présidentielles, Paris aura certainement son homme même si le discours officiel sera : «la France n’a pas de candidat». On a entendu ce même discours de neutralité en 2010. Mais la suite, on la connaît. L’implication de la France ne sera peut-être pas aussi forte en 2020, mais Paris ne sera pas inactif si les choses ne vont pas dans le sens que la France souhaite. Et comme en 2010, le candidat qui aura les faveurs de la France partira avec un certain avantage sur les autres.

A défaut d’empêcher cette ingérence agaçante, il reste à espérer que Paris saura imposer la paix aux principaux acteurs politiques, qui cette fois, sont presque tous des marionnettes de l’ex-puissance colonisatrice.

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