Sophie Adonon : «Je prends une voix grave, pour parler de l’émancipation des filles…»

Sophie Adonon : «Je prends une voix grave, pour parler de l’émancipation des filles…»

Femme de Droit et des lettres d’origine béninoise, Sophie Adonon est devenue en août 2016, la première auteure africaine à publier une pièce de théâtre en alexandrins.

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C’est son livre «Assouka», paru aux éditions savane à Cotonou. Dans une interview qu’elle avait accordée à Radio Alpa, Le Mans, elle est revenue sur les motivations et la trame d’un tel projet d’écriture, qu’elle a réussi à réaliser.

Elle a abordé également d’autres ouvrages de sa riche bibliographie, qui après « Assouka » en 2016, a enregistré déjà d’autres publications. Ci-dessous, un extrait de l’interview.

Vous avez une profusion d’ouvrages qui sont publiés régulièrement. Le dernier en date s’appelle ?

Le dernier en date, c’est une pièce de théâtre en alexandrins qui s’appelle Assouka.

Qu’est-ce qui vous a décidé à sortir cet ouvrage ?

C’est un défi littéraire que je me suis lancé. J’ai tellement lu de classiques que je me suis mise un peu à la place de Racine et de Corneille. Je dis pourquoi ne pas créer une pièce de théâtre en alexandrins. J’ai mis deux ans à y arriver. Et j’y suis parvenue. […] J’en suis soulagée.

De quoi parle cette pièce de théâtre Assouka ?

Assouka. Je prends une voix grave, pour parler de l’émancipation des filles. En Afrique et dans d’autres contrées du monde (Inde et pays orientaux), vraiment la parité dans l’éducation n’est pas encore de mise.

Assouka, ça veut dire quelque chose dans une langue du Bénin, j’imagine…

Oui. Assouka dans ma langue maternelle, c’est-à-dire le fon, signifie homme vaillant. Mais ici, c’est une fille qui porte ce nom. Et ça signifie ‘’fille à la vaillance d’un homme’’.

Pouvez-vous nous dire la trame principale d’Assouka ?

Assouka une fille née dans une fratrie de trois enfants : deux garçons et une fille. Et le père n’a jamais accepté sa naissance, parce qu’il se dit trop viril pour mettre au monde une fille. Donc, il a décidé d’instruire ses deux garçons au détriment de la fille. Seulement, dans un foyer il y a deux parents, le papa et la maman. Et la maman se battra jusqu’au bout pour que Assouka aussi ait droit à l’instruction. Vous verrez en lisant ce roman, que le sort nous joue parfois des tours.

Est-il est donc évident d’allier rudesse de la tradition africaine et caprice de la versification française ?

Rire. Oui, tout l’enjeu est là. J’ai réussi à fusionner la culture africaine avec le classicisme de la littérature française. Selon les dernières critiques, je me suis pas mal débrouillée parait-il.

Donc il y a beaucoup de louanges qui vous sont arrivées !

Oui, surtout des universitaires parce que les élèves de terminale n’ont pas compris grand chose à cette pièce de théâtre. C’est trop compliqué pour eux. Ils ne savent pas ce que c’est qu’une diérèse, synérèse, syncope, hémistiche et césure. Ils ont eu du mal. C’est vrai que je me suis donnée vraiment du mal, et on retrouve les règles de la versification mais vraiment de haut niveau.

Vous allez nous lire une strophe d’Assouka.

Je résume d’abord rapidement. C’est la naissance. Il s’agit d’une fille. Cette naissance est diversement appréciée dans le foyer. Source de joie pour l’une, c’est-à-dire la maman, affliction pour l’autre c’est-à-dire le papa, au point où ils ne s’adressent plus la parole. Et puis un jour, quelques jours après la naissance, la maman se lève le bébé dans les bras, elle prend le bébé à témoin et elle commence à monologuer. «Ne soyez point mari si fille je conçois. Mais sortez, partagez, adhérez à mes joies. Quel bonheur abyssal quoi qu’il soit solitaire, pourvu que ma gaieté devienne paritaire. Assouka ma férie, mon si précieuse enfant. Dans mes bras cajoleurs, je l’a tiens en chantant… ».

Pourquoi avoir choisi cette forme pour parler d’une réalité certes rencontrée au Bénin, mais ailleurs dans le monde aussi ?

J’ai choisi une pièce de théâtre surtout en alexandrins, pour me démarquer un peu parce qu’il y a beaucoup d’auteurs qui ont déjà abordé ce sujet. J’ai choisi une pièce de théâtre, pas en prose (parce qu’en prose il y en a des milliers), pour que les gens se focalisent davantage sur ce sujet dramatique, c’est-à-dire le fait de discriminer la fille par rapport au garçon. J’ai choisi de marquer le coup.

Quel accueil a été réservé à Assouka au Bénin, votre pays de naissance ?

C’est la surprise et une joie. Ils se disent, « aucun auteur africain n’a jamais écrit une pièce de théâtre en alexandrins, et ça vient du Bénin, et en plus d’une femme ». Ils sont enchantés. Il y a des gens qui n’y comprennent rien, ils écoutent mais les intellectuels, les universitaires se sont rués dessous. Il parait qu’il y a des professeurs d’université qui ont acheté Assouka, des ministres. C’est l’emballement.

Est-ce que votre fierté serait de voir Assouka dans un théâtre ?

Ce serait une formidable réussite. J’en serais enchantée.

Pareil pour les gens de théâtre ou les professeurs de français dans les établissements scolaires ?

[…] Pour les écoles, ce serait vraiment une coïncidence puisque l’un de mes romans est devenu manuel scolaire à la rentrée 2016 au Bénin.

Lequel ?

Pour une poignée de gombos.

De quoi s’agit-il ?

C’est un roman introduit en classe de seconde. C’est une tragédie romanesque qui parle des réalités africaines, surtout le monde visible et invisible, mais autour de rivalités entre deux sœurs. Les gens ont beaucoup apprécié, même ceux qui ne sont pas africains. C’est un roman écrit simplement, mais qui est très attachant.

Je sais aussi que vous avez fait sortir un essai-documentaire intitulé ?

Monarque Hangbé : panégyrique d’une Reine biffée. C’est l’histoire tragique d’une reine, la seule reine qui a régné sur le puissant royaume du Danhomey. Elle a régné de 1708 à 1711, mais parce que femme ils l’ont obligée à abdiquer et ont effacé, c’est-à-dire biffé son règne de la dynastie.

Pourquoi ?

Parce qu’elle est femme tout simplement, et qu’il n’y a jamais eu de femme sur le trône. Et comme elle était jumelle d’un autre roi, Akaba qui est ‘’décédé’’, elle a pris naturellement le pouvoir parce qu’elle avait l’habitude d’accompagner son frère. Donc pendant trois ans, elle a pris le royaume en main, et c’est elle qui a créé la troupe des amazones mondialement connue jusqu’aujourd’hui. Même le Bénin ne le lui reconnait pas. Mais comment peut-on reconnaitre cette initiative à une personne en niant sa légitimité ? Moi Sophie Adonon, je suis une personne lambda, je ne peux pas me lever pour créer une troupe armée. Donc c’est forcément qu’elle avait régné. Donc ils l’ont effacée. C’est comme si elle n’avait jamais existé. Et moi, près de 300 ans après, j’ai remis ça sur le tapis, à un point tel que l’Unesco m’a repérée et le roman Monarque Hangbé a été sélectionné pour le prix Maryse Condé. […] Le fait d’avoir été sélectionnée, pour moi, c’est déjà une consécration. Donc je remercie tout le monde de comprendre mes œuvres. J’écris par plaisir, par bonheur, et si les gens peuvent me comprendre c’est formidable.

Transcription : Blaise Ahouansè

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