CAN (Coupe d'Afrique des Nations) 2025 : Requiem pour notre football

La CAN (Coupe d’Afrique des Nations) 2025 est terminée. Des millions de fans, y compris moi-même, sont délivrés après le chaos arbitral de la finale. Le fair-play et la hauteur d’esprit de Sadio Mané, ainsi que le but absolument magnifique de Pape Gueye digne des grands moments du football africain, auraient pu sauver la CAN 2025, mais je crains sincèrement que non. En dehors du terrain, les plaintes de traitement inadéquat de certaines délégations, les allégations de corruption et d’actions peu recommandables de certains lobbys, le décès de Mohamed Soumaré, célèbre journaliste sportif malien connu pour ses analyses, son courage et son franc-parler ont bien terni l’image de notre football.

La CAF (Confédération Africaine de Football), qui organise la CAN tous les deux ans depuis 1957, fut un outil d’affirmation identitaire et de revendication politique pour l’indépendance et contre le racisme et la discrimination en Afrique même (Rhodésie, Afrique du Sud). Avec le temps, jouissant d’un nombre croissant de votes à la FIFA, la CAF est devenue un instrument du continent africain pour réclamer sa place au sein du football mondial. Elle a réussi lentement et péniblement à augmenter la participation africaine aux compétitions de la FIFA.

Pour les Africains, la CAN est devenue un théâtre biannuel pour célébrer ses joueurs, son caractère et sa personnalité, et pour tenter de s’afficher comme un espace différent. Elle possède une caractéristique mémorielle singulière et permet, à qui sait la lire, d’expliquer l’état du continent à plusieurs niveaux.

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Sur le plan du jeu, elle a souvent intégré l’un des caractères spécifiques de notre personnalité : l’amour du beau jeu fait de fantaisies, de créativité, d’improvisation, d’iconoclasmes et de dribbles déroutants, qui comme au Brésil, sont aussi des actes de positionnement culturel. C’est pourquoi les Africains ont souvent aimé le Brésil de Pelé et Garrincha et autres Ronaldinho. C’est la même esthétique qui règne au niveau de la musique, du théâtre, de la mode, etc. sur tout le continent. Actuellement, notre football est devenu très physique, avec simulacres et tricheries et peu de finesse. Les insuffisances techniques sont nombreuses et notre football crée très peu de grands milieux de terrain créatifs.

Une économie du football sous tutelle

Sur le plan économique, la CAN a tristement évolué d’une compétition où la grande majorité des footballeurs africains était formée sur place à une où les fédérations repèrent des joueurs en dehors de leurs pays pour représenter la « nation » pendant que les joueurs évoluant sur place sont confinés à un championnat de deuxième zone dénommé CHAN (Championnat d’Afrique des Nations), qui sera remplacé à partir de 2029 par la Ligue des Nations (Nations League), une dernière trouvaille de la CAF, sanctionnée par la FIFA, son maître.

La CAN est devenue, pour ceux qui daignent réfléchir sur le football africain, un exemple patent du manque de vision de la CAF et de sa capacité à inventer un écosystème salubre et viable à long terme. Dans la plupart des championnats nationaux, le football n’offre pas aux professionnels une vie décente, surtout parce qu’il ne génère pas des revenus suffisants, même en combinant billetterie, sponsoring, marchandisage, droits télévisés et d’autres médias.

La CAN est une source majeure de revenus pour plusieurs fédérations que leurs dirigeants gèrent sans souci du long terme national. Le paradoxe est que les gouvernements n’interviennent plus légalement dans la gestion des revenus des fédérations, alors qu’ils paient pour les déplacements des équipes nationales (nourriture, hébergement, déplacements, soins médicaux, etc.). L’État sénégalais a prévu près de 6 milliards de FCFA pour la participation des Lions à la CAN 2025.

Un autre paradoxe est qu’au moment où la FIFA, le maître de la CAF, rejette l’intervention des gouvernements, elle fréquente de manière de plus en plus assidue les couloirs des palais et maisons d’hommes politiques puissants d’Afrique et du monde, et pose des actes très controversés (Prix de la Paix attribué au président des États-Unis). Tout cela relève d’un certain larbinisme.

Selon plusieurs analystes, la décision de faire passer la CAN à un cycle de quatre ans fut décidée sans consultations larges par une clique (peut-être que le mot « junte » serait approprié ici) de la CAF, elle-même subordonnée à la FIFA de Gianni Infantino. Cette décision (comme d’autres), bien analysée dans cet article de Gérard Akindes, sert prioritairement les intérêts du football européen, et ne serait pas passée si elle avait été soumise à un vote de l’Assemblée Générale de la CAF.

Mémoire, identité et résistance

L’un des instants les plus magiques de la CAN 2025 fut le cas du supporter Michel Nkuka Mboladinga qui, habillé d’un costume aux couleurs de la RDC, stylé comme Patrice Lumumba, et se faisant passer pour lui, demeurait immobile toute la durée des matchs de la RDC. Son geste, qui réconcilie mémoire et lutte contre l’injustice et l’amnésie collective, a simplement rappelé un moment très fort de l’histoire anticoloniale du continent. Lumumba, digne, revient voir l’Afrique au stade. Il nous rappelle aussi que le combat pour l’indépendance se poursuit, surtout au Congo où les Congolais n’ont cessé de périr depuis plus d’un siècle : plus de 10 millions dans la colonie personnelle et brutale du Roi Léopold II par massacres, travaux forcés, maladies, et plus de 10 millions depuis l’indépendance le 30 juin 1960, dans des guerres internes et frontalières pendant que son coltan, cobalt, cuivre, or, lithium et autres ressources minières enrichissent multinationales et certains pays voisins.

La CAF, née dans un contexte de lutte pour l’indépendance, est maintenant devenue une institution qui se bat pour arrimer le sport aux grands circuits néolibéraux mondiaux, plutôt que de servir les intérêts fondamentaux de notre football. Elle ne dit mot, autant que je sache, du racisme persistant et pernicieux que subissent les joueurs africains en Europe et d’autres parties du monde. Ces joueurs constituent pourtant environ 2/3 des effectifs de la CAN, l’autre 1/3 provenant principalement de 3 pays : Botswana, Égypte et Tanzanie. En finale, tous les joueurs, à l’exception de 2 Marocains, sont basés à l’extérieur. Patrice Motsepe, le président de la CAF, évoque sans cesse les revenus croissants de la CAF et des prix pour les gagnants, et leur redistribution aux fédérations. Il se glorifie du succès de la CAN 2025 dont les revenus ont augmenté de plus de 90 %. Mais une certaine opacité règne sur les détails de l’utilisation de ces revenus, pour qui et pour quoi.

Les deux exemples qui suivent démontrent amplement que le prix de ces augmentations se révèle quelquefois avilissant. D’abord, la CAN est la seule compétition majeure des grandes confédérations à avoir « baillé » depuis 2016 son nom à une multinationale (Coupe d’Afrique des Nations TotalEnergies). Ensuite, en mai 2025, la CAF signe un accord « historique » selon son directeur Patrice Motsepe pour accompagner les CAN masculines et féminines ainsi que le Championnat Africain de Football Scolaire de 2025 et 2027 de la CAF. Où se trouvent l’Union Africaine et les grands capitalistes de notre continent ?

La CAN 2025 est rentrée dans un passé peu glorieux, mais le passé ne va jamais nulle part. Le jeu, à mon avis, jusqu’aux quarts de finale, était assez médiocre (nombreuses passes imprécises, tirs dans le décor et fautes inutiles et inintelligentes, tricheries et simulacres), ce qui m’incline à favoriser une compétition de 16 équipes tous les deux ans avec un renforcement des compétitions régionales. Nous continuerons de jouer au football. Notre football doit rester et évoluer dans et pour nos communautés, doit produire ses propres stars, retrouver sa joie et sa finesse qui disparaissent de plus en plus. Notre football peut bien être un produit mondial attrayant, mais pour ce faire, il doit être contrôlé par nous pour le bien-être de nos footballeurs d’abord et de notre public.

Simon Adetona Akindes
Professeur Émérite,
Department of Politics, Philosophy and Law
University of Wisconsin-Parkside, USA

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