Guinée : le double standard de Macron face aux (ex-)putschistes africains

La politique africaine d’Emmanuel Macron suscite de vives critiques concernant son traitement différencié des coups d’État sur le continent. Alors que Paris a fermement condamné les putschs au Mali, au Burkina Faso et au Niger entre 2020 et 2023, se faisant finalement expulser de ces pays sahéliens, la France a adopté une posture radicalement opposée face à d’autres transitions militaires. Au Tchad en 2021, Macron s’est rendu aux funérailles d’Idriss Déby pour légitimer immédiatement la prise de pouvoir de son fils Mahamat, pourtant contraire à la Constitution. Au Gabon, le président français a rapidement noué des relations privilégiées avec le général Brice Clotaire Oligui Nguema après son coup d’État d’août 2023, allant jusqu’à le recevoir à l’Élysée et à effectuer une visite officielle à Libreville en novembre 2025. Cette apparente contradiction trouve un nouvel épisode avec la Guinée, où le chef de l’État français vient de féliciter un autre militaire arrivé au pouvoir par la force.

Lundi 5 janvier 2026, Emmanuel Macron a appelé Mamadi Doumbouya pour le féliciter suite à la validation par la Cour suprême guinéenne de sa victoire à l’élection présidentielle du 28 décembre. Selon l’Élysée, le président français a salué « cette étape décisive vers l’achèvement de la transition » et transmis ses vœux de réussite au nouveau dirigeant guinéen. Ce geste diplomatique intervient quatre ans après que Doumbouya ait renversé le président Alpha Condé lors d’un coup d’État en septembre 2021.

Une élection controversée avec des opposants écartés et des accusations de violations des droits

Le scrutin qui a porté Doumbouya à la présidence avec 86,72% des voix pose de sérieux problèmes démocratiques. L’élection s’est déroulée sans les principaux ténors de l’opposition, systématiquement écartés du processus ou contraints à l’exil. Les figures majeures de l’opposition guinéenne n’ont pu participer à ce scrutin, laissant Doumbouya face à huit candidats peu connus du grand public. L’opposition a qualifié ce vote de « simulacre d’élection », dénonçant un processus taillé sur mesure pour le général putschiste.

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Les organisations de défense des droits humains dressent un bilan alarmant du règne de Doumbouya depuis 2021. Amnesty International dénonce un « climat de terreur » instauré par la junte pour étouffer toute dissidence. Selon les chiffres avancés par l’organisation, plus de 220 personnes ont été tuées pour s’être opposées au pouvoir militaire. Les manifestations politiques ont été interdites dès mai 2022, et une douzaine de partis politiques mineurs dissous. Les principaux partis d’opposition, dont le Rassemblement du peuple de Guinée d’Alpha Condé et l’Union des forces démocratiques de Guinée de Cellou Dalein Diallo, ont été suspendus à plusieurs reprises.

La répression s’est également abattue sur la société civile. Plusieurs dirigeants d’organisations ont été arrêtés et torturés avant d’être libérés, parmi lesquels les leaders du Front national pour la défense de la constitution, Oumar Sylla et Mamadou Billo Bah. L’opposant Aliou Bah a été condamné à deux ans de prison ferme pour « offense au Chef de l’État » après avoir accusé le gouvernement d’être responsable de la tragédie du stade de Nzérékoré. Des militants des droits de l’homme comme Foniké Menguè et des journalistes comme Habib Marouane Camara ont purement et simplement disparu. En octobre 2022, l’armée a tiré sur des manifestants réclamant un retour du pouvoir aux civils, faisant cinq morts.

Le général Doumbouya, qui avait initialement promis de ne pas se présenter à l’élection présidentielle et de rendre le pouvoir à des civils, a finalement modifié la Constitution par référendum en septembre 2025 pour s’ouvrir cette possibilité. Ce référendum, approuvé officiellement par 89,38% des voix avec un taux de participation de 86,42%, a été largement boycotté par l’opposition qui jugeait le processus « délibérément opaque et vide de sens ». C’est donc un putschiste accusé de graves violations des droits humains et ayant écarté ses principaux adversaires qu’Emmanuel Macron a choisi de féliciter.

Mamadi Doumbouya rejoint le club des putschistes fréquentables pour Paris

La bienveillance française envers Doumbouya contraste fortement avec la fermeté affichée à l’égard d’autres militaires putschistes africains. Au Mali, la France a tenté de maintenir sa présence après le coup d’État d’août 2020, mais s’est finalement vue contrainte de quitter le pays en août 2022 face à l’hostilité du colonel Assimi Goïta et de la population. Au Burkina Faso, après avoir condamné les coups d’État de janvier et septembre 2022, Paris s’est fait expulser en janvier 2023 lorsque le capitaine Ibrahim Traoré a brutalement dénoncé l’accord relatif au statut des forces françaises, laissant un mois aux 400 soldats pour quitter le territoire. Au Niger, après le putsch de juillet 2023, la France a refusé de reconnaître le pouvoir du général Abdourahamane Tiani et s’est accrochée à sa présence militaire pendant plusieurs mois avant d’être finalement chassée en décembre 2023, Macron ayant même brandi la menace d’une réplique « immédiate et intraitable » en cas d’attaque contre les intérêts français.

Cette différence de traitement ne repose pas sur la nature démocratique ou autoritaire des transitions. Au Tchad comme en Guinée, les processus électoraux ont été largement critiqués par les observateurs internationaux et marqués par la répression violente de l’opposition. La variable déterminante semble plutôt être la position adoptée par ces régimes militaires vis-à-vis de la présence et des intérêts français. Les Autorités militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont toutes développé un discours souverainiste farouchement hostile à Paris, se rapprochant de la Russie via le groupe Wagner et exigeant le départ immédiat des forces françaises. Ces trois pays ont formé l’Alliance des États du Sahel (AES) en septembre 2023, actant leur rupture définitive avec la France et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).

À l’inverse, Doumbouya n’a jamais remis en cause la coopération avec la France. Bien que la Guinée ait quitté la CEDEAO aux côtés des pays de l’AES, le général guinéen a maintenu des canaux de dialogue avec Paris et n’a pas adopté la rhétorique anti-française virulente de ses homologues sahéliens. Cette attitude conciliante explique en grande partie la mansuétude dont il bénéficie aujourd’hui, malgré un bilan en matière de droits humains préoccupants.

La France tente de préserver ses positions après ses expulsions du Sahel

L’accueil réservé à Doumbouya s’inscrit dans une stratégie française de préservation de ses positions en Afrique après les humiliations essuyées au Sahel. Expulsée successivement du Mali, du Burkina Faso, du Niger et plus récemment du Tchad où le président Mahamat Déby a exigé le départ des derniers soldats français en novembre 2024, la diplomatie française tente désespérément de consolider ses relations avec les pays qui acceptent encore sa présence.

Le Gabon constitue le modèle le plus abouti de cette approche accommodante. Emmanuel Macron a non seulement reconnu rapidement le général Oligui Nguema après son putsch d’août 2023, mais il l’a également érigé en exemple lors de sa visite à Libreville : « Je donne le Gabon en exemple partout où il y a des situations déstabilisées, pour ce que vous avez su faire ». Le partenariat de défense entre les deux pays a été renouvelé, et l’accord de coopération maintenu malgré la nature non démocratique de la transition et l’absence de véritable pluralisme lors de l’élection présidentielle gabonaise.

La Guinée pourrait suivre une trajectoire similaire. Riche en bauxite, en fer et en or, le pays représente des opportunités économiques non négligeables pour les entreprises françaises. Sa position géographique sur la côte atlantique en fait également un partenaire potentiel dans le redéploiement de la stratégie militaire française en Afrique de l’Ouest, après la perte forcée des bases sahéliennes.

Cette politique suscite néanmoins de vives critiques, y compris en France. L’ancien ambassadeur français Nicolas Normand a qualifié le discours de Macron sur l’Afrique d’« extrêmement arrogant », pointant du doigt l’incohérence entre les principes affichés et les pratiques observées. Le chercheur François Gaulme, associé à l’Institut français des relations internationales, estime que « le système français n’a vraiment pas changé, c’est toujours des bases militaires, de l’aide au développement et le système du franc CFA ». Les critiques portent également sur le maintien de relations privilégiées avec des dirigeants au pouvoir depuis des décennies, comme Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire, Paul Biya au Cameroun ou Denis Sassou-Nguesso au Congo, créant un contraste saisissant avec le discours de Ouagadougou de 2017 où Macron promettait de tourner la page de la Françafrique.

Lors de la Conférence des ambassadeurs en janvier 2025, Macron a même déclaré au sujet des expulsions françaises du Sahel : « Je crois qu’on a oublié de nous dire merci », une phrase perçue comme particulièrement condescendante par de nombreux Africains. Cette déclaration a provoqué l’indignation de plusieurs dirigeants africains et alimenté davantage le sentiment anti-français sur le continent.

Les félicitations adressées à Doumbouya confirment que la France continue d’évaluer les coups d’État africains non pas à l’aune du respect de la démocratie et de l’État de droit, mais selon le maintien ou non de ses intérêts stratégiques. Une lecture à géométrie variable qui alimente le sentiment anti-français sur le continent et fragilise définitivement la crédibilité du discours français sur les valeurs démocratiques.

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