Le royaume chérifien s’est imposé comme destination phare grâce à une combinaison unique d’atouts naturels et culturels. Entre médinas millénaires et paysages contrastés, des côtes méditerranéennes aux étendues désertiques, le pays a su capitaliser sur sa richesse patrimoniale. La proximité géographique avec l’Europe, couplée à des décennies d’investissements dans l’aviation et l’hôtellerie, a créé un écosystème favorable au développement du secteur. Marrakech attire les amateurs d’art de vivre, Agadir séduit les familles en quête de soleil, tandis que les circuits sahariens fascinent les aventuriers. Cette multiplicité d’expériences a forgé une industrie mature, capable d’absorber des flux croissants tout en préservant la qualité d’accueil.
L’année 2025 marque un tournant décisif avec 19,8 millions d’arrivées enregistrées, soit une augmentation de 14% comparé à l’exercice précédent. Pour la première fois, le seuil symbolique des 20 millions se profile concrètement. Les rentrées financières suivent la même courbe ascendante : 124 milliards de dirhams ont été générés jusqu’en novembre, représentant une augmentation de 19%. Cette double progression démontre que la hausse de fréquentation s’accompagne d’une montée en gamme de l’offre et des dépenses par visiteur.
Une suprématie régionale incontestée face aux destinations maghrébines
L’écart avec les pays voisins atteint des proportions spectaculaires. La Tunisie, traditionnelle concurrente, plafonne à 9,5 millions d’entrées à fin octobre, espérant franchir la barre des 11 millions sur l’année complète. L’Algérie enregistre 6,5 millions d’arrivées durant la saison estivale après avoir doublé ses performances annuelles. Le royaume marocain devance ainsi la Tunisie de près de 80% et surpasse l’Algérie par un facteur trois.
Cette domination s’explique par une politique volontariste menée sur plusieurs fronts. Les liaisons aériennes se sont multipliées, reliant directement les grandes métropoles européennes, nord-américaines et moyen-orientales aux principales villes marocaines. La capacité hôtelière a explosé, permettant d’accueillir dignement une clientèle internationale exigeante. Surtout, le positionnement s’est affiné : mer, montagne, désert, culture, affaires ou bien-être, chaque segment trouve son offre dédiée. Cette diversification contraste avec la spécialisation tunisienne sur le balnéaire bon marché ou le manque d’infrastructures algériennes.
Le poids économique du tourisme montre cette disparité : il génère 12,3% de la richesse nationale marocaine, contre 7% en Tunisie et à peine 2% en Algérie. Cette différence ne relève pas du hasard mais résulte d’investissements massifs, d’une gouvernance claire et d’une stratégie marketing internationale cohérente. Les professionnels marocains du secteur bénéficient de formations reconnues, les établissements affichent des standards internationaux, et la promotion du pays mobilise des budgets conséquents.
Des choix stratégiques qui creusent l’écart avec la concurrence maghrébine
La planification gouvernementale a joué un rôle déterminant. Le programme 2023-2026 a fixé des objectifs chiffrés autour de quatre piliers : élargissement des connexions aériennes, montée en qualité des prestations, répartition territoriale des investissements, et professionnalisation des métiers. Ces orientations ont transformé progressivement l’industrie touristique en un secteur structuré et performant. Fatim-Zahra Ammor, à la tête du ministère concerné, évoque une « transformation profonde » orientée vers la durabilité. L’ambition affichée vise 26 millions d’entrées d’ici 2030, positionnant clairement le royaume parmi les destinations mondiales incontournables.
La diaspora constitue un socle stable avec 3 millions de retours durant les mois de juillet et août 2025, affichant une croissance de 13%. Ces Marocains établis à l’étranger garantissent une base incompressible de visiteurs, répartis désormais sur l’ensemble de l’année et non plus concentrés uniquement sur l’été. Leurs dépenses alimentent l’économie locale de manière régulière et prévisible.
La Tunisie pâtit d’un modèle économique fragile, trop dépendant des forfaits tout compris en bord de mer. Malgré un patrimoine carthaginois et romain exceptionnel, les circuits culturels attirent peu de monde comparé aux complexes balnéaires. Les recettes se concentrent sur le littoral tandis que l’intérieur des terres reste à l’écart des retombées. Les touristes algériens et libyens représentent plus de la moitié des arrivées tunisiennes, révélant une dépendance régionale plutôt qu’une attractivité internationale réelle.
L’Algérie possède pourtant des joyaux touristiques : sept sites classés par l’UNESCO, dont le Tassili n’Ajjer et ses peintures rupestres millénaires, ou encore les ruines romaines de Timgad. Le Sahara algérien, le plus vaste du monde, fascine les voyageurs en quête d’authenticité. Mais le parc hôtelier reste insuffisant, les formalités administratives compliquées, et la promotion quasi inexistante à l’international. Alger a récemment mobilisé 16 milliards de dinars pour aménager des zones dédiées au tourisme, reconnaissant implicitement le retard accumulé. L’objectif de 12 millions de visiteurs en 2030 suppose une transformation radicale des infrastructures et des mentalités.
Les grands événements sportifs renforcent la dynamique marocaine. La Coupe d’Afrique des Nations, organisée entre décembre 2025 et janvier 2026, a rempli les hôtels durant une période traditionnellement creuse. La perspective de la Coupe du Monde 2030, co-organisée avec l’Espagne et le Portugal, stimule déjà la construction de nouveaux établissements et la rénovation des équipements existants. Ces rendez-vous internationaux offrent une visibilité médiatique considérable et installent durablement le royaume dans l’imaginaire des voyageurs potentiels.
Le véritable enjeu pour les prochaines années réside dans la capacité à gérer cette croissance sans dégrader l’expérience client. Certaines destinations marocaines, notamment Marrakech, connaissent déjà des phénomènes de saturation durant la haute saison. La pression sur les ressources en eau, la préservation des sites patrimoniaux et la formation continue des personnels constituent les défis à relever. La transition d’un tourisme de masse vers un tourisme de valeur nécessite des arbitrages délicats entre volume et qualité. Le Maroc dispose néanmoins d’une longueur d’avance considérable sur ses voisins, fruit d’une vision cohérente appliquée depuis plusieurs décennies. Cette avance se mesure désormais en millions de visiteurs et en milliards de recettes, consacrant le royaume comme locomotive touristique incontestée du Maghreb.



