En 2026, la conquête spatiale n’est plus une affaire de prestige scientifique. Elle est devenue un terrain d’affrontement stratégique entre les États-Unis et la Chine, deux puissances qui investissent des dizaines de milliards de dollars pour prendre le contrôle de la prochaine frontière de la civilisation.
Une course assumée, chiffrée et assumée à Washington
Le budget de la NASA pour l’exercice 2024 s’élevait à 25,4 milliards de dollars — soit environ 0,3 % du PIB américain. Un chiffre qui peut paraître modeste, mais qui masque une réalité plus large : le secteur spatial américain dans son ensemble, public et privé confondus, pèse désormais plus de 280 milliards de dollars, selon les estimations de Space Foundation. Ce chiffre devrait dépasser 1 000 milliards d’ici 2040.
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Madagascar : coopérer avec les BRICS « ouvrira de nouvelles portes » selon RandrianirinaCette dynamique n’a rien d’accidentelle. En 2024, l’administrateur de la NASA Bill Nelson a déclaré sans ambages que les États-Unis se trouvaient « engagés dans une course à l’espace avec la Chine ». Une formule qui tranche avec le langage diplomatique habituel et dit l’essentiel : l’espace est redevenu un enjeu de puissance au sens le plus classique du terme.
Après plusieurs reports liés à des difficultés techniques sur le lanceur SLS, la mission Artemis II — premier vol habité autour de la Lune depuis Apollo 17 en 1972 — est prévue pour avril 2026 au plus tôt, le décollage ayant encore été compromis fin février par un problème de flux d’hélium dans l’étage supérieur.. L’objectif ne se limite pas à un retour symbolique : il s’agit d’établir une présence lunaire permanente avec la Gateway, une station en orbite lunaire, et à terme une base de surface. La Lune comme tremplin vers Mars.
La Chine, un rattrapage spectaculaire en moins de vingt ans
La progression chinoise est l’un des faits marquants de ces deux dernières décennies dans le domaine spatial. En 2003, la Chine envoyait son premier taïkonaute dans l’espace. En 2022, elle inaugurait Tiangong, sa propre station spatiale orbitale — au moment même où la Russie annonçait son retrait programmé de la Station spatiale internationale (ISS). Ce calendrier n’était pas une coïncidence : il illustre une stratégie délibérée d’autonomie.
Le budget spatial officiel chinois est estimé à environ 12 milliards de dollars annuels, mais ce chiffre est difficile à vérifier, l’opacité étant une caractéristique du modèle étatique. Ce qui est certain, c’est que la Chine ambitionne d’envoyer ses propres astronautes sur la Lune avant 2030, et de construire une base lunaire en collaboration avec la Russie et plusieurs partenaires d’Asie et du Moyen-Orient — une géographie des alliances qui n’est pas neutre.
Cette montée en puissance s’appuie sur un modèle fondamentalement différent de celui des États-Unis. Pas de SpaceX à la chinoise, ou du moins pas encore : l’espace demeure un domaine piloté par l’État, coordonné par la CNSA (China National Space Administration) et les entreprises publiques associées. Cette organisation permet une planification de long terme et une mobilisation de ressources que les démocraties occidentales peinent parfois à maintenir sur la durée.
La Lune, un enjeu stratégique bien au-delà du symbole
Pourquoi la Lune, et pourquoi maintenant ? La réponse tient en trois mots : hélium-3, eau et position. L’hélium-3, présent dans les régions polaires lunaires, est un combustible potentiel pour la fusion nucléaire. L’eau, sous forme de glace dans les cratères permanentement dans l’ombre au pôle Sud, pourrait être convertie en hydrogène et oxygène — carburant pour les fusées, oxygène pour les astronautes. La Lune deviendrait alors une base logistique pour l’exploration du système solaire, réduisant drastiquement les coûts de lancement depuis la Terre.
Mais la dimension la plus immédiatement stratégique est peut-être celle des communications et de la surveillance. Les satellites en orbite lunaire permettraient de couvrir des zones de la Terre inaccessibles aux satellites géostationnaires classiques. Dans une logique militaire — que ni Washington ni Pékin n’évoque officiellement mais que les deux intègrent dans leur planification —, la Lune confère un avantage d’observation sans précédent.
Les Accords Artemis, signés par plus de 40 pays dont le Japon, le Canada et l’Australie, tentent d’établir des normes de comportement dans l’espace. La Chine et la Russie n’y ont pas adhéré. Ce clivage reflète une fracture plus large : comme sur Terre, l’espace se divise en blocs d’influence.
Le rôle déterminant du secteur privé américain
L’un des avantages comparatifs décisifs des États-Unis réside dans leur écosystème privé. SpaceX a réduit le coût d’accès à l’orbite d’un facteur 10 en dix ans : envoyer un kilogramme en orbite basse coûte désormais autour de 2 700 dollars avec le Falcon 9, contre 54 000 dollars avec la navette spatiale. Le développement du Starship — le lanceur le plus puissant jamais construit, conçu pour les missions lunaires et martiennes — pourrait repousser encore ces limites. Le 9 février 2026, à la surprise générale, Elon Musk publie un long post sur X et opère un virage à 180° : lui qui qualifiait la Lune de « distraction » treize mois plus tôt fait désormais de la construction d’une ville lunaire la priorité absolue de SpaceX.
« Pour ceux qui l’ignorent, SpaceX se concentre désormais sur la construction d’une ville autonome sur la Lune, un objectif potentiellement atteignable en moins de 10 ans, contre plus de 20 ans pour Mars. La mission de SpaceX demeure inchangée : étendre la conscience et la vie, telles que nous les connaissons, aux étoiles. Il n’est possible de voyager vers Mars que lorsque les planètes sont alignées, tous les 26 mois (soit un voyage de six mois), alors que nous pouvons décoller pour la Lune tous les 10 jours (soit un voyage de deux jours). Cela signifie que nous pouvons progresser beaucoup plus rapidement dans la construction d’une ville lunaire que d’une ville martienne. Cela dit, SpaceX s’efforcera également de construire une ville sur Mars et devrait commencer ce travail d’ici 5 à 7 ans. Cependant, la priorité absolue est d’assurer l’avenir de la civilisation, et la Lune est plus accessible« , a écrit le milliardaire américain Elon Musk sur X.
Blue Origin de Jeff Bezos, Rocket Lab, ou encore Astrobotic participent à cette dynamique. La NASA externalise délibérément une part croissante de ses missions vers ces acteurs privés, conservant son rôle de coordinateur stratégique et de financeur, tout en bénéficiant d’une agilité et d’une capacité d’innovation que le secteur public ne peut pas toujours générer seul.
Les autres acteurs : entre ambition et contraintes
L’Europe spatiale traverse une période de turbulence. La mise à la retraite d’Ariane 5 sans successeur opérationnel immédiat — Ariane 6 a accumulé les retards — a temporairement fragilisé l’autonomie de lancement du continent. L’ESA reste un acteur scientifique de premier plan, mais sa capacité à peser dans la compétition stratégique est limitée par des budgets contraints et des logiques nationales qui freinent la coordination.
La Russie, quant à elle, vit une décennie difficile. L’échec de la sonde Luna-25 en 2023 — première mission lunaire russe depuis 1976, qui s’est écrasée sur la Lune — symbolise un déclin technologique réel, aggravé par les sanctions et la fuite des cerveaux consécutives à la guerre en Ukraine. Moscou cherche à maintenir une présence, notamment via son partenariat avec Pékin, mais ne peut plus prétendre au rang de puissance spatiale de premier plan.
L’Inde, en revanche, confirme son statut de puissance émergente. En 2023, Chandrayaan-3 est devenu le premier engin à se poser au pôle Sud de la Lune — là où les réserves d’eau glacée sont les plus prometteuses. Avec un budget spatial d’environ 1,5 milliard de dollars, l’ISRO réalise des missions à des coûts défiant toute concurrence, ce qui en fait un partenaire recherché.
2026 : une année de préparation, pas encore de décision
L’année 2026 ne sera probablement pas celle d’une rupture spectaculaire. Elle s’inscrit dans une dynamique de long terme, où les décisions prises aujourd’hui — choix technologiques, alliances, normes juridiques — conditionneront les équilibres de la prochaine décennie. La course à l’espace du XXIe siècle ressemble moins à un sprint qu’à un marathon, où l’endurance institutionnelle, la capacité à financer sur la durée et la qualité des alliances sont aussi déterminantes que les prouesses techniques.
Ce qui est certain, c’est que l’espace n’est plus un terrain de coopération symbiotique comme il pouvait l’être au temps de la Station spatiale internationale. Il est devenu, au sens propre, un nouveau théâtre de la rivalité sino-américaine — avec ses propres règles, ses propres enjeux, et des conséquences qui se feront sentir bien au-delà de l’orbite terrestre.
