Maximin Tchibozo : « Le journaliste ne doit pas seulement dénoncer, il doit aussi mettre en lumière les solutions »

Maximin Tchibozo, figure emblématique de la presse béninoise, plaide pour un journalisme africain indépendant, rigoureux et résolument tourné vers l’action. Entre diagnostic sans concession et optimisme mesuré, le directeur de publication de Matin Libre trace, dans une interview publiée sur le site de Notre Voix, les contours d’une presse africaine capable de rivaliser à l’échelle internationale.

« Votre responsabilité est immense : construire une presse crédible, respectée et capable de contribuer positivement au développement de l’Afrique ». Ce message aux jeunes journalistes africains résume à lui seul la vision de Maximin Tchibozo, Directeur de publication du quotidien Matin Libre au Bénin. Après plus de 30 ans au cœur de grandes rédactions du pays, ce « doyen » de la presse béninoise pose un diagnostic lucide sur les maux qui rongent les médias africains, tout en proposant des pistes concrètes pour les réinventer.

Une liberté toute relative

Si la presse béninoise apparaît « diversifiée et relativement libre », le qualificatif n’est pas anodin à en croire Maximin Tchibozo. « Cette liberté reste relative et conditionnée par plusieurs facteurs connus de tous », reconnaît M. Tchibozo. Dépendance financière, contraintes administratives, formation insuffisante : autant de facteurs qui freinent l’exercice plein et entier du contre-pouvoir journalistique.

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Le constat s’étend à l’ensemble du continent. Les médias africains sont pris dans un étau : d’un côté, la nécessité de survivre économiquement ; de l’autre, l’exigence d’indépendance éditoriale. « Beaucoup de médias dépendent fortement de la publicité, des subventions publiques ou de paiements ponctuels parfois appelés « Gombo », ce qui peut influencer directement ou indirectement la ligne éditoriale », explique-t-il sans détour.

Les racines du mal

Pour Maximin Tchibozo, les causes sont « multifactorielles et profondément ancrées ». Le manque d’investissements durables maintient un cercle vicieux de précarité. Mais c’est peut-être le déficit de formation qui constitue le talon d’Achille le plus préoccupant.

« Dès les écoles de journalisme, l’enseignement du reportage d’investigation, de l’analyse critique et de la rigueur éditoriale reste souvent limité », déplore-t-il. Résultat : des journalistes formés « sur le tas », incapables de répondre aux standards internationaux ou de s’adapter aux exigences du numérique.

S’ajoute à cela la pression du marché. Face à une concurrence féroce et à l’exigence de rentabilité immédiate, certains médias sacrifient la qualité sur l’autel du sensationnel. Un compromis qui alimente le déficit de crédibilité du secteur.

Le défi numérique et la bataille contre la désinformation

La transition numérique ajoute une couche de complexité. Si les plateformes digitales offrent de nouvelles opportunités de diffusion, elles favorisent aussi la propagation de fake news et de contenus non vérifiés. « Dans ce contexte saturé de contenus non vérifiés et souvent sensationnalistes, les journalistes doivent redoubler d’efforts pour maintenir la confiance du public et affirmer la valeur d’un journalisme fiable et responsable », insiste Tchibozo.

La réponse de Matin Libre ? Diversification des supports (papier, web, réseaux sociaux, WebTV), formation continue des journalistes et renforcement du département d’enquête. Une stratégie qui mise également sur les partenariats institutionnels et internationaux, notamment avec la Semaine l’Afrique des Solutions (SAS).

Le journalisme de solutions comme arme de transformation

C’est ici que la vision de Tchibozo prend toute sa dimension. Pour lui, le journalisme ne doit pas se contenter de pointer les dysfonctionnements. « Le journaliste ne doit pas seulement dénoncer les problèmes, il doit aussi mettre en lumière les initiatives qui fonctionnent et les solutions concrètes », martèle-t-il.

Cette approche, qu’il qualifie d’« essentielle pour l’Afrique », vise à changer le récit traditionnel sur le continent, trop souvent centré sur les crises. En valorisant les innovations locales et les bonnes pratiques, le journalisme de solutions restaure la confiance dans les médias et inspire citoyens, décideurs et entrepreneurs.

« La SAS démontre que le journalisme peut être à la fois rigoureux, utile et orienté vers l’action, tout en contribuant à un changement positif durable », souligne-t-il, saluant le rôle de catalyseur joué par cette plateforme internationale.

Trois axes pour réinventer la presse africaine

Le diagnostic établi, Maximin Tchibozo propose un triptyque de solutions :

Premièrement, renforcer la formation et la professionnalisation. Acquisition des standards internationaux, maîtrise des outils numériques, journalisme d’enquête : la formation continue est la clé pour répondre aux attentes d’un public de plus en plus exigeant.

Deuxièmement, développer des modèles économiques durables. Diversification des revenus, partenariats éthiques, entrepreneuriat médiatique : seule la solidité financière peut garantir l’indépendance éditoriale et des conditions décentes pour les journalistes.

Troisièmement, promouvoir le journalisme de solutions et les enquêtes de fond. En analysant les problèmes tout en montrant des pistes d’action, les médias deviennent de véritables moteurs de démocratie et de développement social.

Un optimisme mesuré

Malgré la rudesse du diagnostic, Maximin Tchibozo se dit optimiste. « La jeunesse africaine est connectée et créative. Si nous investissons dans la formation, l’innovation et la qualité éditoriale, nous pouvons bâtir une presse indépendante, influente et durable, capable de rivaliser à l’échelle internationale ».

Son conseil aux jeunes journalistes ? « Soyez curieux, rigoureux et profondément attachés à l’éthique ». Et surtout, « ne cédez jamais aux pressions économiques ou politiques, et préservez votre indépendance comme votre bien le plus précieux ».

Pour Matin Libre, l’ambition est claire selon Maximin Tchibozo : « être un acteur de référence dans la transformation du paysage médiatique africain, en démontrant que journalisme rigoureux et solutions concrètes peuvent coexister », tout en continuant à mettre en lumière les innovations locales et à inspirer d’autres médias africains à adopter une approche constructive et responsable.

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