Alors que sous d’autres cieux, l’engagement public est perçu comme un sacerdoce temporaire ou une contribution citoyenne bénévole, au Bénin et dans plusieurs pays d’Afrique, il est devenu le gagne-pain principal, voire unique, d’une catégorie de citoyens. Ce phénomène, loin d’être anodin, fragilise l’éthique républicaine et freine le développement d’un leadership authentique.
Dans certains pays scandinaves ou d’Europe du Nord, d’Asie ou d’ailleurs, souvent cités pour leur prospérité et la transparence de leur gouvernance, la fonction de député ne donne droit à aucun salaire mirobolant. Les élus sont des citoyens ordinaires — médecins, enseignants, artisans ou ingénieurs — qui mettent leurs compétences au service de la nation pendant une durée déterminée. Ils continuent, pour beaucoup, d’exercer leur profession initiale ou y retournent sans transition brutale une fois leur mandat achevé.
Plus frappant encore, dans ces sociétés, le privilège de fonction est une notion quasi inexistante. Voir un ministre prendre le bus ou le métro pour se rendre à son cabinet, sans cortège ni sirènes hurlantes, est la norme. Chez nous, au Bénin, le contraste est saisissant. La fonction politique est devenue synonyme d’ascension sociale fulgurante, de véhicules de fonction rutilants et d’avantages financiers qui déconnectent l’élu de la réalité quotidienne du citoyen moyen.
L’université du militantisme au détriment de l’expertise
La conséquence directe de cette « professionnalisation » outrancière est l’émergence d’une génération de politiciens « purs jus ». À peine sortis des bancs de l’université — et parfois même sans diplôme ou formation à un métier solide — de nombreux jeunes se lancent à corps perdu dans l’arène politique. Pour eux, le militantisme n’est pas un engagement idéologique, mais un plan de carrière.
Le drame réside dans le fait que ces individus n’exercent jamais le métier qu’ils ont appris, ou pire, finissent par ne plus rien apprendre du tout. Leurs seules expertises deviennent la maîtrise des arcanes électoraux, l’art du discours de circonstance et la gestion des réseaux d’influence. Sans roue de secours professionnelle, la perte d’un mandat ou d’une nomination est vécue comme une catastrophe financière personnelle, et non comme la fin d’une mission citoyenne.
La transhumance : le prix de la survie alimentaire
C’est ici que s’enracine le mal profond de la « transhumance politique« . Lorsqu’on n’a pas de métier vers lequel retourner, la loyauté envers ses convictions devient un luxe que peu de gens peuvent se permettre. Pour rester « proche du pouvoir » et garantir le maintien de son train de vie, le politicien professionnel est prêt à toutes les contorsions idéologiques.
On change de camp au gré des régimes, on renie ses alliés d’hier pour devenir le thuriféraire des maîtres d’aujourd’hui. Cette instabilité chronique décrédibilise l’action publique et transforme le débat politique en une simple lutte pour l’accès aux prébendes. Le « métier » politique devient alors une quête perpétuelle de survie alimentaire, au détriment de l’intérêt général.
Un changement de cap nécessaire
Il est urgent de repenser le statut de l’acteur politique au Bénin. L’engagement au sein de la communauté devrait être le prolongement d’une réussite ou d’une compétence professionnelle avérée, et non un substitut à l’absence de métier. Un député ou un ministre qui a fait ses preuves dans le secteur privé ou la Société civile apporte une expertise concrète à la législation et à la gestion publique.
Réduire les privilèges liés aux fonctions politiques permettrait de filtrer les candidatures. Seuls ceux qui ont une réelle volonté de servir accepteraient de consacrer du temps à la nation pour une rémunération modeste. La politique doit être vue comme une parenthèse. Avoir un métier solide est le meilleur rempart contre la corruption et la trahison des idéaux, car cela garantit l’indépendance financière de l’élu.
Le développement de l’Afrique ne pourra se faire avec une élite dont l’unique compétence est la politique. Le pays a besoin de leaders qui savent ce que signifie créer de la valeur, gérer une entreprise, soigner des patients ou enseigner à des enfants.
Si nous voulons assainir nos mœurs politiques, nous devons encourager les jeunes à apprendre d’abord un métier, à se rendre utiles par leurs compétences techniques, et à n’entrer en politique que pour porter une vision, munis de leur bagage professionnel. La politique ne doit plus être le refuge de l’oisiveté dorée, mais le carrefour des expertises au service de la cité.


