Une cérémonie militaire à Antananarivo est passée presque inaperçue en dehors des cercles spécialisés : le 5 mai, l’Africa Corps, organisation paramilitaire russe rattachée au ministère de la Défense de la Fédération de Russie, a achevé la formation de 127 soldats malgaches, parmi lesquels des éléments des forces spéciales et de la garde présidentielle. Le chef d’état-major malgache et l’ambassade de Russie sur place ont salué l’événement, qui marque une nouvelle étape dans l’implantation militaire russe sur la Grande Île et déplace le centre de gravité d’une organisation jusqu’ici concentrée sur la bande sahélienne et l’Afrique centrale.
Un déploiement entamé dès décembre 2025
La présence d’instructeurs russes à Madagascar ne date pas de mai. Le coup d’État d’octobre 2025 a porté le colonel Michaël Randrianirina à la tête de l’État, ouvrant ensuite une séquence de rapprochement avec Moscou. Selon Madagascar-Tribune.com, une délégation russe d’une quarantaine de membres, majoritairement des militaires, a séjourné discrètement sur l’île dès le 20 décembre 2025, conduite par le général Andreï Averianov, chef adjoint du renseignement militaire russe et actuel responsable de l’Africa Corps. Le 14 janvier 2026, la présidence de transition annonce la livraison d’un premier lot d’armements — fusils d’assaut, drones, équipements de précision — et le lancement d’une formation pour 140 militaires.
Le programme, étalé sur huit semaines, couvre plusieurs spécialités : tir, pilotage de drones de reconnaissance et d’attaque, génie, unités d’assaut. Une première promotion obtient ses certificats le 6 mars, avant qu’une seconde vague, concentrant cette fois forces spéciales et garde présidentielle, ne soit validée début mai. Entre les deux dates, Moscou multiplie les gestes : livraison de blindés légers et de camions militaires le 1ᵉʳ avril, réception du président Randrianirina par Vladimir Poutine à Moscou le 19 février, ouverture d’une chambre de commerce russo-malgache fin mars.
Une organisation façonnée sur les ruines de Wagner
L’Africa Corps n’est pas une structure improvisée. Créée fin 2023 après la mort d’Evgueni Prigojine, fondateur du groupe Wagner, elle a été conçue par le ministère russe de la Défense pour reprendre les opérations africaines de Wagner tout en les plaçant sous un contrôle étatique plus direct. Elle regroupe d’anciens combattants de Wagner, dont certains commandants, ainsi que de nouvelles recrues, sous l’autorité présumée du général du renseignement militaire Averianov.
En novembre 2024, le Royaume-Uni a sanctionné l’organisation, l’accusant d’avoir « commis des violations généralisées des droits humains sur tout le continent » et d’« exploiter les ressources naturelles de ces pays pour leur profit », dans un train de mesures visant également des sociétés liées à l’exploitation minière en République centrafricaine. Le détail de ces sanctions est consultable sur le site du gouvernement britannique.
Un terrain d’implantation qui s’élargit
Jusqu’à présent, le rayon d’action de l’Africa Corps restait circonscrit à un axe sahélo-centrafricain : Libye, Soudan, Mali, Burkina Faso, Niger, République centrafricaine. C’est sur ce théâtre que l’organisation a essuyé, en avril 2026, un revers significatif au Mali, contrainte d’abandonner ses positions de Kidal puis de Tessalit, Aguel’hoc et Homboriface à une offensive conjointe de groupes jihadistes et indépendantistes touareg.
L’épisode malgache change la donne géographique. Pour la première fois, l’organisation s’implante durablement dans l’océan Indien, sur un territoire situé à plus de 6 000 kilomètres de ses bases sahéliennes habituelles, et à la lisière directe du canal de Mozambique, voie maritime stratégique pour le commerce énergétique régional. Cette progression s’accompagne d’un volet non militaire : acquisition de médias privés, création d’un parti politique pro-russe, le Réveil Patriotique de Madagascar Uni, et reconnaissance officielle de l’Église orthodoxe russe sur l’île, autant d’éléments documentés par plusieurs analystes des questions africaines.
Un partenariat ancien, une intensité nouvelle
La coopération militaire entre Madagascar et la Russie n’est pas inédite : les deux pays entretiennent des liens dans ce domaine depuis plus d’un demi-siècle, l’essentiel de l’équipement des forces armées malgaches étant d’origine soviétique ou russe. Madagascar-Tribune.com rapporte qu’en février, la Russie a livré des hélicoptères et des véhicules lourds à titre gracieux, mobilisés ensuite dans les opérations de reconstruction après le passage du cyclone Gezani, illustration d’une coopération dépassant le strict cadre militaire. Le rythme observé depuis octobre 2025 — trois livraisons d’armement en quatre mois, formation de deux promotions de militaires, intégration de la garde présidentielle dans le dispositif — marque toutefois une rupture d’échelle par rapport aux décennies précédentes.
Pour les autorités malgaches, l’enjeu affiché reste la lutte contre l’insécurité intérieure, notamment les vols de bétail dans le sud et l’ouest du pays. Le président Randrianirina a déclaré que les instructeurs russes « pourraient apporter du changement » aux forces de sécurité présidentielle. Cette coopération s’opère par ailleurs dans un contexte de tensions croissantes avec la France, partenaire historique de l’île, Antananarivo ayant réclamé le 28 avril l’expulsion d’un agent attaché à l’ambassade française, soupçonné de liens avec des « actes de déstabilisation ».



