Denis Mukwege accuse Félix Tshisekedi de conduire la RDC vers la "balkanisation"

Une fête nationale sans célébration : c’est le constat dressé par le prix Nobel de la paix Denis Mukwege dans une lettre ouverte adressée au président Félix Tshisekedi, publiée ce 30 juin 2026, jour du 66ème anniversaire de l’indépendance de la République Démocratique du Congo. Le gynécologue et défenseur des droits humains y dénonce une nation en « crise existentielle », menacée selon lui de « balkanisation » ou d’annexion.

Sept ans de réserve qui prennent fin

Le médecin de Panzi retrace dans son texte sept années de relations avec le chef de l’État, depuis l’arrivée de ce dernier au pouvoir en janvier 2019, « fraîchement débarqué de Bruxelles ». Il rappelle avoir « délibérément adopté une certaine réserve en tant que patriote » pour donner une chance au nouveau président après les « sombres années du régime Kabila », en dépit d’une accession à la magistrature suprême qu’il qualifie de fruit d’un « accord secret » prolongeant une « crise de légitimité des animateurs des institutions de la République ».

Cette réserve s’était traduite par une rencontre au Palais de la Nation en novembre 2020, « animé par un esprit de dialogue constructif », où Mukwege avait exhorté le président à « mobiliser une volonté politique pour placer la justice transitionnelle au cœur de ses efforts » afin de sortir le pays de la « culture de l’impunité » — un appel resté, selon lui, sans suite concrète. Il rappelle aussi avoir publiquement exhorté le chef de l’État à « ne pas faire de l’Union Sacrée une oasis de criminels ».

Le texte égrène ensuite une série de promesses non tenues : la création d’un tribunal pénal spécial pour juger les crimes répertoriés dans le Rapport Mapping de l’ONU, jamais soumise au Conseil de Sécurité malgré des « promesses répétées » ; un état de siège décrété en avril 2021, présenté comme une « mesure exceptionnelle » sans « vocation à durer dans le temps » mais reconduit depuis cinq ans, ayant « contribué à une détérioration de la situation sécuritaire, à une augmentation du nombre de victimes civiles et à une détérioration alarmante de la situation des droits humains » ; et des gouverneurs militaires dont le passé figure, d’après lui, dans le « Rapport Mapping de l’ONU ».

Une diplomatie jugée erratique

Mukwege consacre une large partie de sa lettre à la gestion du conflit dans l’Est du pays. Il pointe les accords bilatéraux ayant autorisé les armées ougandaise et burundaise à opérer sur le sol congolais, une « politique d’externalisation de la sécurité nationale par les acteurs de la déstabilisation du pays » qu’il assimile à une « stratégie de pyromane-pompier », ayant contribué selon lui à la résurgence du mouvement M23 et à l’intervention de l’armée rwandaise.

Il critique également la multiplication des cadres de négociation — EAC, SADC, Union africaine, processus de Luanda, de Doha et de Washington — qu’il juge avoir créé « davantage de confusion que de pacification ». L’adhésion de la RDC à la Communauté d’Afrique de l’Est en 2022 est particulièrement visée : le prix Nobel rappelle avoir mis en garde dès cette période contre une organisation « composée en grande partie par des États davantage attirés par leurs intérêts commerciaux et géostratégiques en RDC que par la protection des civils », avant le déploiement d’une force régionale au « mandat peu clair » et sans, selon lui, « autorisation préalable de l’Assemblée Nationale ».

L’accord économique signé le 26 juin 2021 avec le Rwanda pour l’exploitation conjointe des minerais du Kivu figure aussi parmi les griefs énumérés, Mukwege estimant qu’il a « rendu de facto caduque le règlement du Parlement européen sur les minerais de sang ».

Un évêque dénonce une révision inutile

À l’occasion d’une messe célébrée ce même 30 juin, une autre voix s’est élevée contre les velléités de réforme constitutionnelle qui agitent Kinshasa depuis plusieurs mois. « Le changement de la Constitution n’est ni urgent ni nécessaire pour notre pays. Je m’adresse aux responsables politiques : ne pensez pas uniquement à vos intérêts personnels ou à vos poches », a déclaré Mgr François Abeli Muhoya, évêque de Kindu, exhortant les responsables politiques à se détourner de leurs intérêts personnels pour considérer la souffrance de la population congolaise.

Une réforme controversée au cœur des tensions politiques

Cette sortie de Denis Mukwege intervient alors que la question d’une révision ou d’un changement de la Constitution du 18 février 2006 domine l’actualité politique congolaise depuis le début de l’année. Le texte fondamental, qui venait de fêter ses vingt ans, fait l’objet d’une initiative portée par l’Union Sacrée de la Nation, la plateforme soutenant le chef de l’État, en vue d’un référendum. Le Sénat et l’Assemblée nationale ont adopté le 16 juin un texte organisant les modalités d’une telle consultation populaire.

L’opposition, plusieurs organisations de la société civile et une partie de l’épiscopat congolais, dont la CENCO, ont multiplié les mises en garde contre une réforme qu’ils soupçonnent de viser le verrou constitutionnel limitant les mandats présidentiels. Une marche de l’opposition est par ailleurs annoncée pour le 8 juillet à Kinshasa à l’approche d’un éventuel référendum dont la date reste, à ce stade, à fixer par les autorités.

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