Un mémoire déposé le 15 juin par le ministère de la Justice américain révèle que Grok, l’intelligence artificielle développée par la société xAI d’Elon Musk, a participé au ciblage des frappes américaines contre l’Iran. Le document, consulté par l’agence AFP, contient un témoignage sous serment de Cameron Stanley, responsable de l’intelligence artificielle au Pentagone.
Un témoignage livré dans le cadre d’une procédure environnementale
La confirmation n’est pas issue d’une annonce militaire officielle. Elle apparaît dans un dossier judiciaire où le ministère de la Justice défend l’exploitation de turbines à gaz alimentant Colossus 2, le supercalculateur de xAI situé en périphérie de Memphis. Cette infrastructure fait l’objet d’une plainte de la NAACP, association de défense des droits des personnes noires, qui accuse xAI d’avoir fait fonctionner des dizaines de turbines sans les permis exigés par la législation sur la qualité de l’air, au détriment de quartiers majoritairement noirs situés à proximité.
Pour contrer cette plainte, le ministère de la Justice soutient qu’une décision judiciaire défavorable couperait l’alimentation d’infrastructures désormais jugées indispensables aux opérations militaires américaines. C’est dans ce cadre que Cameron Stanley a détaillé l’usage opérationnel de l’outil de Musk.
Un outil intégré au programme de ciblage Maven
Selon la déclaration de Stanley, une version adaptée de Grok, baptisée Grok Gov Model, fonctionne au sein du Project Maven, le programme du Pentagone consacré au ciblage assisté par intelligence artificielle. Ce système, désigné Maven Smart Systems, aurait permis aux forces américaines de frapper plus de 2 000 cibles distinctes avec autant de munitions en l’espace de 96 heures, durant l’opération militaire que Stanley a nommée Operation Epic Fury.
Le responsable du Pentagone a présenté ces chiffres comme la preuve d’un gain d’efficacité opérationnelle directement lié au déploiement de l’outil de xAI. Son témoignage ne précise pas si Grok constituait le seul système d’intelligence artificielle mobilisé pour ces frappes, ni dans quelle mesure les analystes militaires ont conservé un contrôle direct sur la sélection finale des objectifs.
Project Maven existe depuis 2017. Lancé sous l’appellation Algorithmic Warfare Cross Functional Team, le programme visait initialement à exploiter l’apprentissage automatique pour analyser les images captées par les drones militaires, avant d’être étendu à d’autres fonctions de renseignement et de ciblage.
Le retrait d’Anthropic à l’origine du basculement vers xAI
Avant l’arrivée de Grok, Maven s’appuyait sur le modèle Claude, développé par Anthropic. Fin février, l’administration américaine a mis un terme à ses contrats avec cette entreprise, qui refusait que ses systèmes soient employés pour des frappes entièrement automatisées ou pour la surveillance de masse des citoyens américains. Le Pentagone s’est alors tourné vers d’autres fournisseurs, dont xAI, pour combler ce vide technologique.
Un nouveau jalon dans l’engagement militaire des entreprises de Musk
L’épisode iranien n’est pas la première fois qu’une technologie développée par Elon Musk s’insère directement dans un conflit armé. En Ukraine, SpaceX a fourni dès février 2022 des terminaux Starlink permettant aux forces ukrainiennes de maintenir leurs communications après la destruction des infrastructures internet classiques. Le système est ensuite devenu un outil de coordination pour l’artillerie et le pilotage de drones. Musk avait toutefois refusé, en 2022, d’étendre la couverture du réseau jusqu’à la péninsule de Crimée pour empêcher une attaque ukrainienne contre la flotte russe ancrée à Sébastopol, invoquant le risque de rendre son entreprise complice d’un acte de guerre. SpaceX a par la suite limité l’usage militaire offensif de Starlink, le présentant comme un outil à vocation humanitaire et non comme une arme. Avec Grok au sein du Project Maven, c’est une autre société de Musk, xAI, qui se retrouve cette fois directement intégrée au dispositif de ciblage d’une armée en opération.
Le ministère de la Justice avance désormais que Grok figure parmi les quatre modèles d’intelligence artificielle jugés capables de soutenir des applications liées à la sécurité nationale, et l’un des trois systèmes opérationnels dans des environnements hautement classifiés. Une restriction judiciaire de l’alimentation électrique de Colossus 2 aurait, selon l’argumentaire fédéral, des répercussions directes sur la capacité du Pentagone à maintenir, perfectionner et déployer cet outil.
La procédure se poursuit devant un tribunal fédéral du Mississippi, où l’administration demande le rejet de la plainte de la NAACP. xAI affirme pour sa part que les turbines visées par la procédure sont temporaires et mobiles, et qu’elles échappent à ce titre à la réglementation invoquée par l’association. La décision du tribunal déterminera si l’exploitation de ces équipements peut se poursuivre sans les autorisations environnementales contestées.
