Trente mille tonnes d’essence de type AI-92, chargées mi-juillet à Tanger, ont rejoint le port de Mourmansk, dans l’Arctique russe. Deux sources du secteur pétrolier ont confirmé à Reuters qu’il s’agit de la toute première livraison de carburant marocain reçue par la Russie. Le groupe Lukoil serait derrière cette opération, d’après ces mêmes sources. Contacté, le groupe pétrolier russe n’a livré aucune explication publique sur ce choix d’approvisionnement inhabituel.
Une production d’essence en chute libre
Début juillet, les volumes d’essence sortis des raffineries russes plafonnaient à seulement deux tiers des besoins habituels de la saison estivale. Face à ce déficit, plusieurs régions ont vu leurs ventes rationnées, poussant le pays à chercher des fournisseurs hors de ses frontières traditionnelles. Moscou a également interdit temporairement ses exportations de carburant et renforcé ses livraisons ferroviaires depuis le Kazakhstan et la Biélorussie, tout en lançant des achats d’essence indienne par voie maritime.
Le vice-Premier ministre Alexandre Novak avait prévenu, dès la mi-juillet, que le pays recourrait à des importations de produits pétroliers étrangers pour stabiliser son marché intérieur.
Des raffineries visées presque chaque semaine
Cette pénurie découle directement d’une campagne de frappes ukrainiennes menée depuis plusieurs mois contre l’appareil pétrolier russe. Kiev cible désormais des sites situés à plus de 2 000 kilomètres du front, jusqu’en Bachkirie et dans la région de Iaroslavl. Début août, l’armée ukrainienne a revendiqué de nouvelles frappes contre des raffineries éloignées des zones de combat, pendant que Moscou répliquait sur une gare et un navire en mer Noire.
Selon des données relayées par Reuters, une trentaine de sites pétroliers russes auraient été touchés au cours du seul mois de juillet, dont une vingtaine de raffineries. Parmi les cibles figure le complexe d’Omsk, la plus grande raffinerie du pays.
Ces attaques interviennent alors que les canaux diplomatiques restent au point mort. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a confirmé que « le processus de médiation sur l’Ukraine est actuellement suspendu« , tout en assurant que des contacts se poursuivaient entre négociateurs. Le secrétaire d’État américain Marco Rubio avait lui-même reconnu en mai que les efforts de paix « ont stagné », plusieurs cycles de pourparlers ayant échoué depuis le début de l’année à Abou Dhabi puis à Genève.
Un partenariat commercial ancien
Le recours au Maroc pour cette cargaison ne sort pas de nulle part. Les échanges commerciaux entre les deux pays s’élèvent entre 1,5 et 2 milliards de dollars par an, selon l’ambassadeur russe à Rabat, Igor Beliaev. Le Royaume exporte traditionnellement vers Moscou des agrumes, des légumes et des produits de la mer.
Le fait que la cargaison ait été chargée à Tanger n’implique pas que l’essence provient d’une production marocaine : le pays ne dispose plus d’aucune capacité de raffinage depuis l’arrêt de l’usine de Mohammedia en 2015 et dépend lui-même entièrement des importations de carburants raffinés.
Washington n’a pour l’heure pas réagi à cette transaction. Le chercheur en relations internationales Sébastien Boussois estime que « la coopération sécuritaire du Maroc avec les États-Unis pèse bien plus lourd » que quelques milliers de tonnes d’essence dans la balance diplomatique.



