Europe : la stratégie gagnante d'Erdogan pour financer ses ONG sans en avoir l'air

Un circuit financier permet à des fondations proches du pouvoir turc de capter des subventions européennes tout en écartant tout contrôle démocratique sur leur usage. Selon une enquête du journaliste Metin Cihan, l’essentiel de cet argent transite par des ministères contrôlés par le président Recep Tayyip Erdogan.

Un maillage associatif sous influence

Sept organisations forment l’ossature de ce dispositif : Türgev, Seta, l’IHH, Önder, Kadem, Ensar et Nur, aux côtés de la fondation Tügva, la plus étendue du réseau. Cette dernière revendique un maillage dense sur le territoire turc — plusieurs centaines d’implantations locales et de résidences pour étudiants — ainsi que des installations estivales jusqu’en France. Toutes partagent un ancrage religieux conservateur et un lien de dépendance avec l’AKP, la formation politique dirigée par Erdogan.

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D’après les documents consultés par Cihan, cette proximité se traduirait concrètement dans les carrières publiques : être « parrainé par Tügva » faciliterait davantage l’entrée dans la fonction publique qu’un diplôme, dans les secteurs de la justice, de l’éducation ou de la défense.

Ce système s’appuie sur une base électorale solide en Europe. Lors du scrutin présidentiel turc de mai 2023, Erdogan a récolté 74% des suffrages exprimés en Belgique et près de 70% aux Pays-Bas, des scores très supérieurs à ceux enregistrés en Turquie même.

Bruxelles, financier malgré lui

L’essentiel des crédits européens fléchés vers la société civile turque ne parvient pas directement aux associations : plus de huit dixièmes de ces sommes passent d’abord par les administrations d’Ankara. Ce détour institutionnalisé subsiste indépendamment des avancées ou reculs démocratiques du pays.

Interrogée sur ce paradoxe, la chercheuse Claire Visier avance qu’une suspension des versements ferait perdre à l’UE « un retour sur investissement », une partie de l’argent revenant en Europe via des missions confiées à des experts et cabinets de conseil du continent.

Ce flou n’est pas propre à la Turquie. La Cour des comptes européenne a documenté un versement de plus de 7 milliards d’euros à des ONG par la Commission entre 2021 et 2023, sans mécanisme de suivi jugé satisfaisant. L’institution a par ailleurs admis avoir financé, dans certains dossiers, des « actions de plaidoyer… et des activités de lobbying indues ».

La tentative de coup d’État du 15 juillet 2016 a marqué un infléchissement : les aides versées via l’instrument de préadhésion IAP II ont reculé, non pas à la suite d’une décision européenne de sanction, mais en raison des purges massives conduites par Ankara dans ses propres rangs administratifs.

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