Juan Jesús Vivas a réclamé mardi à Bruxelles un statut européen spécifique pour Ceuta. Le président de la ville autonome s’est présenté devant plusieurs commissaires européens, un mois et demi après l’entrée massive de migrants dans l’enclave espagnole, qu’il évalue à environ 80 000 personnes contre 72 000 selon le ministère espagnol de l’Intérieur. Cette démarche survient dans un climat de défiance croissante entre le royaume voisin et l’Espagne, sur fond de soupçons non confirmés officiellement.
Une pression persistante depuis l’été
Le dirigeant, en poste depuis 2001, a mis en cause la responsabilité du Maroc dans cet afflux, estimant qu’une mobilisation d’une telle ampleur ne pouvait échapper aux autorités du royaume. « Par action ou par omission, le Maroc a joué un rôle déterminant dans les événements », a-t-il affirmé, assurant percevoir depuis vingt-cinq ans une hostilité marocaine visant à fragiliser les deux enclaves espagnoles d’Afrique du Nord. Cette accusation intervient alors que les autorités marocaines ont catégoriquement rejeté toute implication, et que le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, a lui-même pointé début septembre des réseaux liés à la Russie et à Israël, accusés d’avoir amplifié une campagne de désinformation autour de la crise, provoquant la colère de Tel-Aviv, dont le ministre des Affaires étrangères a dénoncé un « mensonge éhonté ». Cette divergence d’analyse traverse la gestion espagnole du dossier.
L’instrumentalisation migratoire, un procédé documenté ailleurs
L’accusation portée par Vivas s’appuie sur un précédent propre à Ceuta : au printemps 2021, environ 8 000 personnes avaient déjà franchi la frontière en quelques heures, peu après que Madrid eut accueilli discrètement le chef du Front Polisario pour des soins médicaux, un épisode que certains observateurs avaient également relié à une volonté de pression de Rabat, sans confirmation officielle. Le recours aux flux migratoires comme moyen de pression diplomatique a déjà été documenté ailleurs en Europe : la Turquie y a eu recours en 2015 face à Bruxelles, et la Biélorussie a été accusée en 2021 d’avoir orchestré l’arrivée de migrants à la frontière polonaise, dans ce que le G7 avait qualifié de « tactique hybride ». Ce type de procédé reste, selon plusieurs chercheurs, un levier périodiquement utilisé par des États tiers pour peser sur les capitales européennes.
Les demandes formulées à Bruxelles
Vivas a demandé une présence renforcée de Frontex et de l’Agence de l’UE pour l’asile, ainsi qu’un soutien financier pour les infrastructures frontalières. « L’UE doit dire au Maroc que toute coopération fructueuse et mutuellement bénéfique commence par le respect de nos frontières », a-t-il déclaré. Il a néanmoins évité de réclamer la suspension des 160 millions d’euros que Bruxelles verse à Rabat jusqu’en 2027 pour la gestion des migrations, une demande portée par le parti espagnol Vox. Selon lui, entre 5 000 et 10 000 migrants, dont plus de 1 800 mineurs, se trouveraient toujours dans l’enclave. Des représentants de la Commission européenne doivent se rendre à Ceuta cette semaine pour évaluer la situation sur place.



