a question de la place de la femme en période de menstrues au sein de son foyer et de son entourage soulève de vifs débats, dans lesquels traditions séculaires et visions ésotériques renouvelées achoppent. Entre interdictions de cuisiner, craintes de souillure métaphysique et visions de la menstruation comme source de puissance spirituelle, le sujet divise autant qu’il fascine. Cette thématique ancienne continue d’alimenter les discussions au sein des couples et des cercles socioculturels, oscillant entre des dogmes stricts et une volonté moderne de rationalisation des rapports humains et spirituels.
D’un côté, certaines approches traditionnelles et interprétations textuelles, liées à des considérations sociologiques et cultuelles, décrivent la période menstruelle comme un moment d’impureté. Selon les explications de figures de la spiritualité endogène et des cultes traditionnels, la femme traversant ses menstrues verrait ses vibrations et sa température corporelle modifier l’ambiance du foyer. Dans cette perspective, des intervenants rappellent que certains adeptes des cultes traditionnels considèrent que la préparation d’un repas par une femme en menstrues pourrait participer à la diminution du pouvoir spirituel ou de l’énergie de l’homme et l’affaiblir face à des vibrations jugées trop intenses.
Entre dogmes ancestraux et craintes d’affaiblissement spirituel
Dans cette même dynamique, la prêtresse Hounnon Dandinan souligne que « une femme en menstrues libère de son corps de la saleté, des éléments hostiles à la force de son mari. De ce fait, elle ne doit pas lui faire à manger. Cet interdit date depuis l’époque de nos grands-parents. Nos grands-mères l’ont observé, nos parents également et aujourd’hui c’est à notre tour ». Elle ajoute qu’une « femme consciente de son état, ne doit pas saluer un prêtre du dieu de la foudre. Si elle s’entête à le faire, ses menstrues n’iront jamais à terme à condition qu’elle revienne vers ce dernier. Aujourd’hui la civilisation nous amène à ignorer certaines pratiques ancestrales. Ce qui nous détruit sans qu’on s’en rende compte. Donc cet interdit doit être rigoureusement respecté ». Certains récits traditionnels justifient ainsi l’éloignement physique des femmes par le passé, afin d’éviter qu’elles ne neutralisent les secrets ou les protections mystiques masculines.
Abordant le même angle culturel, Sylvain Adoho, sociologue, anthropologue et consultant spirituel, connu sous le nom de Maître Bobos, explique que « cette question rentre dans le jeu du respect des totems longtemps pratiqués par beaucoup de cultures. Mais à un moment donné les gens ont fait un peu d’efforts pour surmonter un peu cette manière de faire. Mais seulement que lorsqu’on rentre dans la dimension métaphysique cela peut être expliqué et surtout lorsqu’on parle de la culture Fon, cela s’explique mieux ».
Il poursuit en comparant avec les textes bibliques : « J’ai dit ça parce que dans la Bible l’Ancien Testament en a suffisamment parlé. L’Ancien Testament dit même que l’endroit où la femme s’assoit après avoir eu ses menstrues, devient naturellement impur. Même si elle touche même à un rideau, le rideau devient impur. Alors quand je rentre dans la culture fon, lorsque la femme a ses menstrues, on dit tout simplement qu’elle est sortie de la maison, elle est allée dans la forêt. Alors la forêt ici c’est quoi ? Puisque nos ancêtres savent que la femme en menstrues peut détruire beaucoup de leurs secrets alors, on construit une maison à part et toutes les femmes en période de menstruation, sont envoyées dans cette maison d’à côté pour éviter que celles-ci, détruisent de façon spirituelle, tout ce qui sort de l’ordre de l’esprit chez eux. Donc s’éloigner de sa femme en menstrues n’est pas dénué de sens ».
Dans le milieu sociologique universitaire, le professeur Raymond Assogba apporte un éclairage comportemental et énergétique : « Les rapports entre la femme et son conjoint au moment des menstrues sont des rapports qui sont gérés d’une manière particulière selon la propension de chacun, à avoir un regard déterminé. Tout homme utilise des stratégies de performance de ses caractères et il y a des corps qui ne peuvent pas supporter les vibrations des menstrues de la femme. Alors que la cuisine est sexuelle. Le repas est sexuel, parce qu’un homme et une femme qui mangent d’habitude, quand ils finissent, en principe, c’est pour aller dormir dans le même lit. Mais lorsque la femme est en menstrues, si elle prépare, on suppose donc qu’il y a une magnétisation du repas et donc l’homme qui mangerait ce repas, peut se trouver en déficit d’énergie par rapport à ce que la femme aurait préparé ». Il conclut sur le fait qu’« on considère que la femme est dans un état d’impureté. À ces occasions, les vibrations de la femme, sa température et ses manières de faire les choses diffèrent d’avant et d’après ».
Allant dans le même sens, le sociologue Barthélemy Babalao appuie que « les adeptes des cultes endogènes, c’est-à-dire ceux qui sont dans l’endogénéité, voient toujours que quand la femme qui est en menstrues faire à manger à son homme participe à la diminution du pouvoir spirituel au niveau de l’homme ».
Une force régénératrice et la quête d’un équilibre moderne
À l’opposé de ces visions restrictives, d’autres analystes qualifient ces craintes de « croyances populaires » ou de « faux problèmes ». Pour le tradithérapeute Brice Dossou-Yovo, loin de constituer un danger ou une souillure, la menstruation est au contraire ce que la femme a de plus que l’homme. Il affirme ainsi : « Au-delà de ça, et au-delà de la croyance populaire, les menstrues en elles-mêmes ne sont pas mauvaises en fait. Il faut qu’on attire l’attention des uns et des autres là-dessus. On entend dire que quand la femme est en menstrues, qu’elle urine, on peut prendre cette urine pour verser sur les voduns, les déstabiliser, les déssacraliser, tout ça, c’est un faux problème. De même, nous entendons dire que les menstrues peuvent neutraliser les trucs, je dirais, spirituels de protection ou de chance des hommes. Encore une fois, c’est un faux problème. Parce que voyez-vous, nous avons des femmes boconon. Il y a des femmes qui font la thérapie, il y a des femmes spiritualistes ». Selon cette lecture, la menstruation est un processus naturel de régénération et de recyclage organique, les anciennes restrictions constituant plutôt des méthodes empiriques d’hygiène et de régulation des naissances.
Maître Bobos nuance aussi son propos en ouvrant la voie à la flexibilité : « Mais on peut transcender cela parce qu’au-delà de tout nous sommes Dieu et nous sommes à l’image de Dieu et donc nous pouvons transcender cela pour pouvoir permettre que même si la femme en menstrues prépare on peut en manger puisque le Coran dit qu’on peut tout faire même avec la femme qui est en menstrues donc on peut manger sa nourriture on peut même la caresser, sauf caresser l’endroit le plus sacré donc on peut même embrasser sa femme en menstrues ».
En définitive, qu’elle soit perçue comme une vulnérabilité passagère ou comme l’expression d’une puissance cachée, la question menstruelle invite à dépasser les dogmes réducteurs pour réconcilier respect des traditions, rationalité et équilibre au sein du couple.
