Dans plusieurs nations du monde arabe, les codes vestimentaires et les normes d’apparence imposées aux femmes varient considérablement selon les pays et les régions. Si certains États adoptent des approches libérales permettant une grande liberté individuelle, d’autres maintiennent des restrictions strictes héritées d’interprétations conservatrices de la religion ou de traditions locales. Ces dernières années, la question du maquillage et de l’apparence féminine est devenue un baromètre révélateur des orientations politiques et sociales des gouvernements arabes, oscillant entre modernisation et retour à des pratiques rigoristes.
La province de Lattaquié, ville portuaire située sur la côte méditerranéenne, vient d’adopter une mesure qui suscite l’indignation : l’interdiction du maquillage pour toutes les femmes travaillant dans l’administration publique. Cette décision administrative, qui touche directement des milliers d’employées, marque un tournant inattendu pour cette région historiquement considérée comme l’une des plus ouvertes et cosmopolites du pays.
Lattaquié sous pression après une transition politique controversée
La mesure intervient après le renversement de Bachar al-Assad en décembre 2024 et l’arrivée au pouvoir d’Ahmed al-Charaa, ancien leader djihadiste qui dirigeait auparavant le groupe Hay’at Tahrir al-Cham (HTC), ancienne branche d’Al-Qaïda en Syrie. Malgré les promesses d’ouverture et de modération affichées sur la scène internationale, notamment lors de sa visite à l’Élysée en mai dernier, les autorités locales semblent adopter des positions radicalement différentes sur le terrain.
Cette interdiction du maquillage aux fonctionnaires de Lattaquié intervient alors qu’une note confidentielle des services de renseignement américains, révélée récemment, exprime de sérieuses réserves sur les intentions réelles du nouveau gouvernement syrien. Selon ce document, le régime distribuerait des passeports « à tout-va » aux anciens djihadistes étrangers, constituant un « vrai danger » pour les pays occidentaux. Plus inquiétant encore, les minorités ne seraient pas protégées et subiraient « les mêmes horreurs que pendant l’âge prospère de l’État islamique« , d’après les analystes de la Maison-Blanche.
Une province syrienne confrontée à l’imposition de normes conservatrices
L’interdiction frappe une ville qui a longtemps incarné la diversité et la coexistence des communautés en Syrie. Lattaquié, qui abritait avant la guerre une importante population chrétienne et alaouite, s’était forgée une réputation de destination balnéaire prisée, surnommée la « Côte d’Azur syrienne« . Les cafés en bord de mer, les hôtels accueillant les touristes damascènes et alépins, et l’atmosphère relativement libérale de la ville contrastaient avec d’autres régions plus conservatrices.
La mesure soulève désormais de nombreuses questions sur la direction prise par les nouvelles autorités. Pour les détracteurs, cette interdiction trahit les promesses d’ouverture formulées par al-Charaa devant les chancelleries occidentales. Les défenseurs des droits des femmes y voient l’imposition progressive d’un dogme radical qui pourrait s’étendre à d’autres aspects de la vie quotidienne.
Les services de renseignement américains ont d’ailleurs conclu qu’aucune preuve concrète ne démontre que le nouveau président ait l’intention de démanteler ou de combattre « les groupes terroristes qui pullulent en Syrie« . Cette évaluation alimente les craintes de ceux qui redoutent un retour à des pratiques autoritaires et rigoristes, malgré le vernis de respectabilité que tente de se donner le gouvernement syrien.
Pour l’instant, la polémique reste confinée aux débats internes et aux discussions diplomatiques. Mais elle révèle les tensions profondes qui traversent la société syrienne après plus d’une décennie de guerre civile et l’incertitude persistante quant à l’avenir du pays sous sa nouvelle direction.
L’interdiction du maquillage à Lattaquié pourrait n’être qu’un premier pas vers des restrictions plus larges, ou au contraire un dérapage isolé que le gouvernement central pourrait être amené à corriger sous la pression internationale.



