Les relations entre Paris et Moscou se sont considérablement détériorées depuis le début du conflit en Ukraine en février 2022. La France a multiplié les sanctions économiques contre la Russie et livré du matériel militaire à Kiev, provoquant des menaces répétées du Kremlin. Emmanuel Macron a même évoqué la possibilité d’envoyer des troupes en Ukraine, une déclaration qui a suscité de vives réactions à Moscou. Face à cette escalade des tensions et au retour de la menace d’un conflit de haute intensité en Europe, l’armée française a décidé de tester sa capacité de réaction.
Du 8 février au 30 avril 2026, la France conduit le plus important déploiement militaire sur son territoire depuis la fin de la guerre froide. L’exercice Orion 26 mobilise des moyens colossaux : outre les 12 500 militaires déployés simultanément, l’opération engage le porte-avions Charles-de-Gaulle, 25 navires de combat, 140 avions et hélicoptères, ainsi que 1 200 drones. Vingt-quatre pays participent aux manœuvres, incluant des nations européennes, les États-Unis, le Canada et les Émirats arabes unis.
Le scénario imaginé par les planificateurs militaires français met en scène Arnland, un pays fictif représentant la France, menacé par son voisin Mercure, une puissance expansionniste située à l’Est cherchant à annexer une partie de son territoire. Bien que les noms soient inventés, le vice-amiral Xavier Royer de Véricourt, directeur de l’exercice, reconnaît que le scénario s’inspire directement des procédures de l’OTAN et intègre les enseignements tirés du conflit ukrainien. L’exercice vise à reproduire l’ensemble des phases d’un conflit moderne, depuis les actions hybrides jusqu’à l’engagement de haute intensité.
Un test grandeur nature pour commander les forces de l’OTAN face aux menaces de l’Est
L’ampleur d’Orion 26 répond à un objectif stratégique précis : certifier la France pour prendre le commandement de l’Allied Reaction Force, la nouvelle force de réaction rapide de l’OTAN. À partir du 1er juillet 2026, les armées françaises devront être capables de diriger jusqu’à 23 000 soldats et 100 000 réservistes, avec des délais de déploiement variant de cinq à trente jours selon l’urgence de la crise. Cette responsabilité fait de la France une nation-cadre au sein de l’Alliance atlantique, capable d’intervenir rapidement sur le flanc oriental de l’Europe.
Les manœuvres se déroulent en quatre phases distinctes. La première a débuté le 8 février avec des opérations amphibies et aéroportées sur la façade atlantique, notamment entre Quiberon et la presqu’île de Rhuys dans le Morbihan, où 700 soldats et une centaine de véhicules ont été projetés à terre. Leur mission simulée consiste à sécuriser l’aéroport de Vannes-Meucon avant de progresser vers Saint-Nazaire pour contrôler le port et permettre l’arrivée de renforts par voie maritime. Du 7 au 30 avril, l’exercice bascule dans les camps de Champagne sous bannière OTAN, impliquant les départements des Ardennes, de la Marne, de la Haute-Marne et de l’Aube, avec des combats terrestres de grande envergure incluant la reconquête fictive de la ville de Rennes.
La dimension cyber et spatiale occupe une place centrale dans Orion 26. Le Commandement cyber français soumet les systèmes d’armes à un stress numérique permanent, combinant défense et offensive pour maintenir l’opérationnalité même après une cyberattaque. En parallèle, l’exercice SparteX 2026 mobilise une vingtaine de capteurs spatiaux civils et militaires, permettant au Commandement de l’Espace de tester l’intégration des effets spatiaux dans la manœuvre globale, en coopération avec le CNES et les alliés.
Moscou répond avec ses propres exercices militaires aux frontières de l’OTAN
La Russie ne reste pas inactive face à cette démonstration de force occidentale. En septembre 2025, Moscou et son allié biélorusse ont organisé les exercices Zapad-2025, qui signifie « Ouest » en russe, mobilisant environ 13 000 militaires selon les autorités de Minsk. Ces manœuvres se sont déroulées du 12 au 16 septembre 2025 sur des champs de tir en Biélorussie et en Russie, ainsi qu’en mer Baltique et en mer de Barents, aux portes de l’OTAN.
Vladimir Poutine est apparu en treillis militaire sur l’une des bases proches de Moscou, à Novgorod, une tenue de chef de guerre qu’il enfile rarement. Les exercices ont impliqué des drones, des hélicoptères, des chars et des avions de chasse, ainsi que la participation de nouveaux alliés du Sahel comme le Burkina Faso et le Mali, et un contingent iranien fournissant les drones Shahed utilisés en Ukraine. Plus surprenant encore, un contingent indien a également pris part aux manœuvres.
Selon le Premier ministre polonais Donald Tusk, les manœuvres de Zapad 2025 visaient à simuler l’occupation du corridor de Suwalki, qui s’étend le long de la frontière entre la Pologne et la Lituanie, considéré comme un point faible de l’OTAN. Le ministre biélorusse de la Défense, Viktor Khrenin, a révélé en août que les exercices impliqueraient les missiles hypersoniques à capacité nucléaire Orechnik, développés par la Russie. En décembre 2025, suite à un accord entre Poutine et le président biélorusse Alexandre Loukachenko, ces systèmes de missiles ont pris leur service de combat en Biélorussie, où des armes nucléaires tactiques russes sont déployées depuis 2024.
Ces exercices se sont déroulés quelques jours après l’intrusion de drones présumés russes dans l’espace aérien polonais, provoquant la fermeture de la frontière entre Varsovie et Minsk. La Pologne a déployé 40 000 soldats le long de ses frontières avec la Biélorussie et l’enclave russe de Kaliningrad pendant les manœuvres. Tusk a estimé que l’on n’avait jamais été aussi proche d’un conflit ouvert depuis la Seconde Guerre mondiale.
Douze ministères français testent la résilience nationale face aux actions hybrides
Au-delà de la préparation militaire, Orion 26 éprouve la capacité de l’État français à absorber les « rétroactions » d’un adversaire sur le territoire national. Douze ministères sont mobilisés pour simuler une réponse coordonnée face aux actions hybrides : cyberattaques massives, campagnes de désinformation, sabotages d’infrastructures critiques, pressions économiques. Les ministères de la Défense, de l’Intérieur, des Transports, de l’Économie et de la Transition énergétique participent à cette simulation de crise, testant la réactivité et la coordination entre acteurs civils et militaires.
Cette dimension interministérielle reflète une réalité que la France anticipe en cas de confrontation avec la Russie sur le flanc oriental de l’OTAN : l’adversaire ne se contenterait pas de frapper les forces armées, mais chercherait à déstabiliser la société dans son ensemble. Les préfets de zone de défense jouent leur partition dans la montée en puissance de la nation, tandis qu’un war game interministériel se tiendra les 30 et 31 mars pour tester la gestion de crise au plus haut niveau de l’État.
L’exercice intègre également un volet de sensibilisation citoyenne baptisé Orion Jeunesse, qui propose aux jeunes scolarisés dans le secondaire et dans l’enseignement supérieur des actions d’information sur les enjeux de défense et les formes contemporaines de menace. Cette initiative vise à renforcer le lien armée-nation et à préparer psychologiquement la population à la possibilité d’un conflit majeur.
La réserve opérationnelle joue un rôle majeur dans Orion 26, apportant des compétences complémentaires issues du monde civil dans les domaines techniques, numériques, logistiques et médicaux. Cette mobilisation des réservistes aux côtés des forces d’active témoigne de la volonté française de démontrer sa capacité à monter rapidement en puissance sur la durée, un impératif face à la réalité d’un conflit prolongé comme celui observé en Ukraine.
Avec un budget de plusieurs dizaines de millions d’euros, Orion 26 représente un investissement considérable pour les armées françaises. Cet effort financier accompagne la hausse de 11% de la loi de finances 2026 dédiée à la défense, avec des investissements ciblés dans l’innovation, l’entretien des matériels et la préparation opérationnelle. Pour Paris, cet exercice adresse un double message : une assurance pour les alliés européens de sa capacité à commander une coalition multinationale, et un signal de dissuasion vers les « compétiteurs stratégiques » qui multiplient les actions visant à fragiliser la cohésion de l’Europe et de l’OTAN. Cette escalade des démonstrations militaires de part et d’autre illustre la remilitarisation accélérée du continent européen, où exercices français et russes se répondent désormais dans une logique de dissuasion réciproque.



