Dans les rues de Cotonou, d’Abomey-Calavi, de Bohicon ou de Parakou et ailleurs, le spectacle est identique : des milliers de petits bars, de boutiques de prêt-à-porter, de points de vente de GSM, de centre de lavage auto-moto fleurissent à chaque coin de rue. Portées par une jeunesse pleine d’énergie, ces micro-entreprises témoignent d’une volonté farouche de fuir le chômage. Pourtant, derrière cette effervescence se cache une réalité amère : une mortalité entrepreneuriale précoce. Et si le mal ne résidait pas dans le manque de moyens, mais dans notre incapacité culturelle à « faire les choses ensemble » ?
Au Bénin, l’entrepreneuriat est trop souvent perçu comme une aventure solitaire, un piédestal pour l’ego plutôt qu’un levier de création de richesse durable. Le dogme du « C’est pour moi seul » (mon entreprise, mon petit profit, mon nom sur l’enseigne) est la règle d’or. Résultat ? Nous assistons à une atomisation de l’économie.
Prenez l’exemple du secteur des services : là où dix jeunes diplômés pourraient mobiliser leurs épargnes respectives pour créer une quincaillerie de référence, une chaîne de restaurants normés ou une exploitation agricole mécanisée, ils choisissent de créer dix entités fragiles, sous-capitalisées et concurrentes. Faute de reins solides, ces initiatives s’effondrent à la moindre bourrasque économique ou face à une concurrence déloyale. En voulant être « seul maître à bord », beaucoup finissent capitaines d’un navire qui coule.
Le leadership collaboratif : La leçon venue d’ailleurs
Sous d’autres cieux, notamment dans les pays émergents d’Asie ou même chez certains de nos voisins anglophones, la culture de la joint-venture et du sociétariat est ancrée dès le plus jeune âge. Des jeunes s’associent, non pas parce qu’ils sont amis, mais parce qu’ils ont compris que 1 + 1 peut faire parfois 3.
L’union des capitaux permet d’accéder à des financements bancaires inaccessibles à un individu isolé. L’union des compétences permet de couvrir tous les besoins de l’entreprise. Ainsi, l’un gère les finances, l’autre le marketing, un troisième la production. C’est cette synergie qui transforme une boutique en une multinationale. Au Bénin, nous devons passer du leadership de domination (le chef qui décide de tout) au leadership de collaboration (l’associé qui apporte une valeur ajoutée).
Un environnement et une éducation à réinventer
Pourquoi le jeune béninois a-t-il si peur de l’association ? Le mal est profond et puise sa source dans une éducation qui valorise la réussite individuelle au détriment de l’intelligence collective. À cela s’ajoute un climat de méfiance généralisée : la peur d’être trahi par son associé, la crainte du poids de la famille de l’autre dans les affaires, ou encore le manque de modèles de réussite collective locale.
Pourtant, l’essor entrepreneurial du pays ne passera pas par une multiplication de micro-activités de survie. Il passera par la naissance de groupes nationaux capables de conquérir le marché sous-régional. Et pour cela, il faut de la taille, de la méthode et, surtout, de la confiance mutuelle.
Le chômage des jeunes n’est pas une fatalité, c’est un problème de structuration. Imaginons un groupe de jeunes agronomes s’associant à des logisticiens et des spécialistes du marketing numérique. Au lieu de vendre chacun son petit panier de tomates au bord de la voie, ils créent une marque, une chaîne de production et un réseau de distribution. Chaque associé devient un cadre dirigeant dans une structure solide, avec un salaire décent et des dividendes, plutôt que de survivre avec les bénéfices dérisoires d’une activité informelle.
Apprendre à se donner la main, c’est aussi apprendre à rédiger des pactes d’associés rigoureux, à respecter la gouvernance et à faire passer l’intérêt de l’entreprise avant les humeurs personnelles.
L’heure du grand regroupement
Le défi pour la jeunesse béninoise actuellement est de briser les chaînes de l’individualisme pour construire les chaînes de la prospérité. L’État et les structures d’accompagnement ont un rôle à jouer en encourageant fiscalement les regroupements d’entreprises, mais le déclic doit être psychologique.
Si les jeunes béninois acceptent enfin de partager le gâteau pour qu’il devienne plus gros, ils ne lutteront plus seulement contre le chômage, mais ils bâtiront l’économie forte de demain. Il est temps de comprendre que seul, on va peut-être vite, mais qu’ensemble, on va définitivement plus loin. La jeunesse doit apprendre à se donner la main pour faire les choses ensemble.



