À une vingtaine de kilomètres de la célèbre cité d’Abomey, nichée dans l’actuelle commune de Zogbodomè, se dresse Cana. Pour le visiteur non averti, elle pourrait apparaître comme une ville ordinaire. Pourtant, dans l’histoire du célèbre royaume de Danxomè, Cana fut le poumon spirituel, le pivot militaire et le véritable berceau dynastique. Si Abomey était le siège du fer et du sang, Cana en était l’âme, le sanctuaire et, comme le rappelle la tradition orale, le point de départ de tout un royaume
L’histoire de Cana se confond avec les origines mêmes du royaume de Danxomè. Selon les enseignements du roi Langanfin, ancien chef canton, Cana n’est autre que l’ancien Lanzounmè (Aladaxo). Cette précision redéfinit la genèse du royaume. La création du Danxomè ne fut pas un acte isolé, mais un processus en trois étapes fondamentales : Lanzounmè (Cana), Houawé, puis Abomey.
Tout commence au XIIIe siècle, dans la forêt de Lanzounmè (ou encore Aladaxo), où Dogbagli, l’ancêtre des Houégbadjavi, s’établit après avoir quitté Allada. En s’installant sur cette « terre des gros gibiers », il jetait les bases d’une lignée qui allait dominer la région. Pour les souverains successifs, Cana n’était donc pas une simple conquête, mais le domaine ancestral, l’alpha et l’oméga de leur identité.
L’énigme du nom : la corde qui vainquit l’ennemi
Si le lieu est sacré, son nom même, Cana, porte la trace d’une justice royale implacable. La tradition rapportée par le roi Langanfin fait remonter cette étymologie au règne du roi Tégbessou. À cette époque, l’ordre n’était pas encore totalement établi. Un homme nommé Houngnon semait le trouble et empêchait la tenue du marché Mignonhi, poumon économique local.
Face à ce fauteur de troubles, Tégbessou, épaulé par son ami Bokpè, fit preuve d’une ruse redoutable. Le roi prépara des cordes, dissimulées dans sa besace, pour capturer les malfaiteurs. Malgré une réception en apparence festive, les équipes du roi encerclèrent la délégation de Houngnon. Une fois le rebelle et ses partisans ligotés, Tégbessou leur infligea une leçon de cruauté semblable à ce qu’ils faisaient vivre aux usagers du marché Mignonhi. Il força deux membres de la délégation à mutiler leurs propres compagnons, demandant ensuite à Houngnon si le spectacle était plaisant. Devant la réponse négative du captif, le roi trancha : « C’est ainsi que vous traitez mes sujets ici. À partir d’aujourd’hui, vous serez exécutés. »
C’est en référence à cette corde (« Can » en langue locale fon) qui servit à maîtriser l’ennemi et à rétablir l’ordre que le nom de Cana est né. Elle devint la cité où la loi du roi s’imposa par la force et l’intelligence.
La cité des dieux, des rituels et des arts
Surnommée la « Ville Sainte », Cana occupait et occupe toujours d’ailleurs une place unique dans l’organisation sacrée du royaume d’Abomey. Elle était la résidence des grands féticheurs et des prêtres les plus influents mais aussi de grandes divinités et de lieux sacrés de prière et d’offrande aux ancêtres. Chaque année, le roi quittait Abomey pour Cana afin de procéder et/ou de participer aux cérémonies rituelles. Ces moments, marqués par des sacrifices et des libations — rituels d’affirmation de la puissance souveraine — visaient à renouveler le pacte entre la terre et la couronne. La « case des sacrifices » (Djêho), mentionnée dans les récits de 1895, témoigne de cette ferveur qui faisait de Cana le garant de la protection divine du royaume.
Malgré son aura spirituelle, Cana n’était pas une cité contemplative. Elle fonctionnait comme une base arrière stratégique. Véritable cité-palais, elle abritait des résidences royales fortifiées, protégées par d’épaisses murailles, servant de lieu de repos pour les cours successives d’Abomey. Neuf rois sur les douze connus au Danxomè y avaient bâti des demeures. Sur le plan militaire, elle accueillait deux ou trois cents soldats en permanence, prêts à intervenir pour protéger les accès à la capitale.
Le dynamisme de Cana s’exprimait aussi par les arts, dont le célèbre « Trône de Cana » (vers 1800) est le symbole le plus vibrant. Cette œuvre, représentant le roi sous son parasol, illustre la fusion parfaite entre l’autorité politique et l’esthétique sacrée. « Si Abomey était la capitale politique, Cana était à la fois le Vatican et le centre économique du Dahomey », confie Dah Ahéhéhinnou Guézo, l’un des dignitaires de cette cité.
Un héritage vivant, une mémoire invisible
Aujourd’hui, Cana est considérée comme un site patrimonial essentiel pour comprendre le sens et la logique des bâtisseurs du royaume de Danxomè. Cité d’ouverture où convergeaient diverses communautés, elle jouait un rôle de moteur économique comparable à celui de Cotonou pour le Bénin moderne.
Les vestiges des palais, comme celui des rois Guézo et Glèlè, et les récits du roi Langanfin nous rappellent que le pouvoir ne reposait pas uniquement sur la force, mais sur une organisation territoriale où chaque cité avait une fonction vitale. Cana demeure la terre sacrée, le lieu où la justice du « Can » (la corde) a permis l’éclosion d’un empire. Elle est, et restera, le sanctuaire éternel et la mémoire invisible de Danxomè, actuel Bénin.
