L'Algérie, otage de la politique intérieure française ?

La déclaration d’Emmanuel Macron lundi à Lavelanet — ciblant les mabouls qui voudraient se fâcher avec l’Algérie— n’était pas un dérapage. C’était un calcul. En une phrase, le président français a transformé un débat de santé publique en arme électorale, renvoyant Bruno Retailleau et la droite dure à une posture jugée irresponsable. Le procédé est rodé. Et révélateur d’un mal plus profond : la relation franco-algérienne est depuis des décennies moins un dossier diplomatique qu’un terrain de jeu électoral.

Une blessure utile

La guerre d’indépendance algérienne (1954-1962) n’a jamais été soldée officiellement entre les deux pays. Aucun traité de réconciliation, aucune reconnaissance juridique complète des crimes commis, aucun cadre mémoriel commun accepté par les deux parties. Cette béance historique est entretenue — consciemment ou non — par les acteurs politiques des deux rives.

En France, elle alimente deux camps symétriques et également réducteurs : ceux qui font de l’Algérie un partenaire intouchable au nom d’une dette morale, et ceux qui en font un repoussoir souverain au nom d’une fierté nationale blessée. Ni l’un ni l’autre camp ne parle vraiment de l’Algérie. Ils parlent de leurs électorats.

Publicité

Le dossier algérien comme marqueur identitaire

Depuis les années 2000, la question algérienne a progressivement quitté le champ diplomatique pour envahir celui de l’identité nationale. Les débats sur l’immigration, les OQTF non exécutées, les laissez-passer consulaires refusés par Alger, ou encore la double nationalité sont devenus des arguments de campagne avant d’être des problèmes d’État à résoudre.

Retailleau, en appelant à une ligne ferme avec Alger, ne propose pas une politique étrangère structurée : il adresse un signal à un électorat sensible au rapport de force avec l’immigration et la souveraineté. Macron, en répondant par le mot mabouls devant un médecin d’Oran, ne défend pas non plus une vision diplomatique cohérente : il signale à un autre électorat que la rupture serait absurde et coûteuse.

Les deux ont raison sur un point factuel : les médecins algériens font tourner des hôpitaux français, et les OQTF non exécutées posent un problème réel. Mais aucun des deux ne propose de résoudre ces questions dans un cadre bilatéral stable.

Ce que cette dispute révèle

La France n’a pas de politique algérienne. Elle a des postures algériennes, renégociées à chaque séquence électorale. Alger, de son côté, a parfaitement intégré cette donnée : le pouvoir algérien sait que la France ne peut pas se permettre une rupture franche, et joue de cette dépendance avec constance.

Le résultat est une relation otage des deux côtés : otage de la mémoire coloniale en France, otage de la rente anticoloniale en Algérie. Tant que la question algérienne restera un marqueur identitaire plus qu’un dossier d’État, aucune normalisation durable ne sera possible — et les mabouls continueront d’avoir de beaux jours devant eux, quel que soit le camp qui les désigne.

Laisser un commentaire