Interdiction de certains produits cosmétiques au Bénin: La guerre contre le « décapage » est-elle enfin déclarée ?

L’annonce a fait l’effet d’une déflagration dans les échoppes de cosmétiques et les marchés de Cotonou à Parakou. Le 5 mai dernier, l’Agence béninoise du médicament et des autres produits de santé (ABMed) a formellement interdit la commercialisation et l’utilisation de plusieurs produits dépigmentants phares. Si la décision est saluée par le corps médical, une question demeure : le Bénin dispose-t-il des moyens de sa politique face à un fléau socialement enraciné ?

Dans les allées du marché Dantokpa, les piles de savons et de laits corporels aux promesses de « teint clair » et « d’éclat immédiat » font partie du paysage depuis des décennies. Pourtant, la liste publiée par l’ABMed via le communiqué N° ABMED/2026D/3669 est sans équivoque. Epiderm Crème, Dermaclair, Movate, Caro Light, Coco Pulp ou encore le très dangereux Glutanex Injectable sont désormais bannis du territoire national.

 La raison de ce coup de semonce ? Une toxicité avérée. Selon l’ABMed, ces produits contiennent des substances prohibées — hydroquinone à haute dose, corticoïdes, mercure et même des dérivés de produits chimiques industriels — qui « fragilisent la barrière cutanée et exposent l’utilisateur à de multiples infections, des troubles pigmentaires ou des lésions cutanées graves pouvant conduire au cancer de la peau ». Pour le Dr Yossounon Chabi, Directeur Général de l’ABMed, la mesure ne souffre d’aucune exception. L’institution invite d’ailleurs les citoyens à la délation civique en signalant tout point de vente récalcitrant.

Sur le terrain médical, le cri d’alarme est soutenu. Des spécialistes béninois, à l’instar de leurs confrères de la sous-région comme le Pr Dieng Mame Thierno, alertent sur les « complications vitales » de ces pratiques. « Au-delà de l’aspect esthétique ravagé par les vergetures et l’atrophie, nous voyons arriver des patientes en choc septique à cause d’infections bactériennes que la peau, devenue trop fine, ne peut plus stopper », explique un dermatologue de Cotonou. Plus grave encore, le phénomène touche désormais les enfants, sur qui certains parents appliquent ces mélanges pour « éclaircir » leur carnation, ignorant qu’ils compromettent leur santé rénale et hormonale dès le plus jeune âge.

L’ombre de l’échec des lois passées

Cependant, l’optimisme des autorités se heurte au scepticisme d’une partie de l’opinion publique. Ce n’est pas la première fois que le Bénin tente de légiférer. En janvier 2022, un arrêté ministériel imposait déjà une autorisation spéciale d’importation pour les cosmétiques. Une liste de pièces administratives pléthorique (casier judiciaire, contrat avec un pharmacien assistant, quittance fiscale) avait été mise en place pour assainir le secteur.

Pourtant, le constat est amer : à l’instar de l’interdiction des sachets plastiques — qui circulent toujours librement près d’une décennie après leur bannissement — ou de la persistance des faux médicaments malgré une lutte acharnée, les produits dépigmentants semblent avoir la vie dure. « Interdire sur papier est une chose, vider les étals et fermer les frontières aux circuits informels en est une autre », confie un observateur de la vie sociale béninoise.

Entre addiction et pression sociale

Le défi n’est pas seulement logistique, il est psychologique. Pour beaucoup d’utilisatrices, rencontrées sous anonymat, l’arrêt de ces produits est vécu comme un sevrage impossible. « Je sais que c’est dangereux, mais si j’arrête, je vais noircir et avoir des taches partout. C’est une drogue », confie une jeune commerçante. Cette addiction, couplée à des canons de beauté qui associent encore trop souvent la réussite et la séduction au teint clair, rend la tâche de l’ABMed titanesque.

Pour réussir, le gouvernement devra sans doute aller au-delà de la simple répression. Les spécialistes s’accordent sur un point : sans une sensibilisation profonde des « accros » et une déconstruction des préjugés esthétiques, les produits interdits reviendront par les frontières poreuses sous d’autres noms de code.

Ce communiqué du 5 mai 2026 marque une étape décisive. Mais dans la lutte contre ce poison en pot, la victoire ne se mesurera pas au nombre de décrets signés, mais à la capacité des autorités à faire disparaître ces « crèmes de la mort » des marchés de quartier et, surtout, des habitudes des béninois.

Laisser un commentaire