Un basculement énergétique inédit s’opère entre le golfe de Guinée et les ports du nord-européen. La raffinerie du Dangote Group, opérée par le milliardaire nigérian Aliko Dangote, a expédié 70 000 barils de kérosène par jour vers l’Europe en avril 2026, contre 30 000 un an plus tôt, selon les données du cabinet Kpler.
Une progression de 770 % en deux ans
Le site industriel, installé dans la zone franche de Lekki à proximité de Lagos, a atteint son rythme de production maximal en février 2026, avec une capacité de traitement de 650 000 barils de pétrole par jour. Ses exportations de kérosène sont passées de 18 000 barils quotidiens en avril 2024 à 158 000 barils en avril 2026, d’après Kpler. Platts, filiale de S&P Global Commodity Insights, a recensé la raffinerie comme premier exportateur mondial de carburant aviation en avril 2026.
L’Afrique de l’Ouest dans son ensemble a vu ses exportations de distillats vers l’Europe doubler en un an pour atteindre 125 000 barils par jour, la majeure partie de cette hausse provenant des cargaisons nigérianes, selon le cabinet Vortexa. Les importations européennes en provenance du Moyen-Orient ont chuté à 40 000 barils par jour en mai 2026, leur plus bas niveau en dix ans sur la série de données de Vortexa, dans un contexte de tensions liées au détroit d’Ormuz.
Rotterdam, premier point d’ancrage du carburant nigérian
Les premières cargaisons de kérosène nigérian à destination de Rotterdam, aux Pays-Bas, remontent à 2024, alors que les acheteurs européens cherchaient des alternatives aux approvisionnements russes. Sjaak Poppe, porte-parole de l’Autorité portuaire de Rotterdam, avait alors décrit la taille de l’installation comme « impressionnante », tout en précisant qu’elle resterait insuffisante face à la demande totale des Pays-Bas et de l’Europe.
Le groupe Dangote, par la voix de son porte-parole Anthony Chiejina, a indiqué avoir déjà livré 450 000 tonnes de carburant à douze pays africains confrontés à des pénuries avant d’élargir ses expéditions vers l’Europe. La société produit et fournit de l’essence et du diesel en quantités équivalentes, en plus du kérosène.
Des tensions internes au Nigeria
Cette stratégie d’exportation prioritaire vers les marchés à marge élevée a généré des frictions sur le marché intérieur nigérian. L’Airline Operators of Nigeria (AON) indique que la raffinerie fournit plus de 95 % du carburant Jet A1 consommé au Nigeria, tandis que les compagnies aériennes locales rapportent des hausses tarifaires et des pénuries dans les aéroports de Lagos, Abuja et Port Harcourt. La Nigerian Midstream and Downstream Petroleum Regulatory Authority (NMDPRA) est sollicitée par plusieurs opérateurs du secteur pour instaurer un mécanisme d’allocation prioritaire au marché domestique.
La raffinerie nigériane, à l’inverse, a réduit ses expéditions vers les États-Unis : ses exportations vers ce marché sont retombées à 14 000 barils par jour après un pic de 55 000 barils en février 2025, signe d’une réorientation rapide des flux selon les opportunités de marge identifiées par le groupe.
Le Dangote Group a confirmé un plan d’investissement de 40 milliards de dollars sur cinq ans, incluant un programme d’extension des capacités de la raffinerie sur un horizon de trois ans, selon les déclarations rapportées par S&P Global. Une introduction en bourse portant sur environ 10 % du capital du site, répartie sur plusieurs places financières africaines, est annoncée pour 2026.
