Le milliardaire américain Elon Musk a publié samedi sur sa plateforme X un message affirmant que le colonialisme n’est pas la cause de la pauvreté africaine, en cautionnant un post de l’utilisateur @magattew qui comparait les trajectoires économiques de l’Éthiopie et du Vietnam. La déclaration a immédiatement ravivé un débat documenté de longue date par les chercheurs en économie du développement.
Une thèse contredite par des décennies de recherche
L’argument avancé par Musk — que des colonies comme Singapour et Hong Kong sont prospères, donc que le colonialisme ne serait pas en cause — fait l’impasse sur des travaux universitaires de référence. L’économiste Nathan Nunn, de l’Université de Colombie-Britannique, a établi dans une étude publiée dans le Quarterly Journal of Economics (2008) une corrélation négative directe entre l’intensité de la traite négrière par pays et le niveau de développement économique actuel de ces mêmes pays. Ses recherches concluent qu’une part significative du sous-développement africain contemporain trouve ses racines dans deux événements historiques majeurs : la traite et la colonisation.
Le Centre for Economic Policy Research (CEPR) documente que les politiques post-indépendance défaillantes — autoritarisme, corruption, manque de transformation structurelle — ont elles-mêmes des racines dans l’extraction coloniale, la conception artificielle des frontières nationales et la spécialisation forcée dans les cultures d’exportation. La comparaison avec Singapour et Hong Kong est régulièrement réfutée par les économistes du développement : les deux territoires ont bénéficié d’une continuité institutionnelle britannique, d’investissements massifs dans le capital humain et d’une position géographique stratégique dans les flux commerciaux mondiaux — conditions structurellement absentes de la quasi-totalité des territoires africains colonisés, dont les ressources ont été exportées sans réinvestissement local.
L’élimination des élites comme facteur structurant
Des documents déclassifiés belges et américains ont confirmé l’implication des deux pays dans la neutralisation et l’élimination de Patrice Lumumba, premier Premier ministre de la République démocratique du Congo, le 17 janvier 1961. C’est l’enquête parlementaire belge de 2001 consacrée à l’assassinat de Lumumba qui a conduit à la reconnaissance officielle de la responsabilité de la Belgique dans sa mort. Les sources disponibles comprennent les fichiers de la commission Church, déclassifiés progressivement au cours des vingt dernières années, ainsi que le volume du Foreign Relations of the United States, la série du Département d’État qui consigne les archives diplomatiques américaines. Lumumba avait défendu le droit du Congo à disposer de ses ressources minières au profit de sa population.
Thomas Sankara, président du Burkina Faso de 1983 à 1987, a été assassiné lors d’un coup d’État conduit par son adjoint Blaise Compaoré, dans des circonstances qui ont alimenté des soupçons persistants sur une implication extérieure. En quatre ans au pouvoir, Sankara avait réduit la dépendance à l’aide internationale, engagé des réformes foncières profondes et lancé un programme national de reforestation. Kwame Nkrumah au Ghana et Samora Machel au Mozambique ont connu des destins similaires : renversés ou tués alors qu’ils tentaient de donner un contenu réel à l’indépendance de leur pays. À ces noms s’ajoute celui de Sylvanus Olympio, premier président du Togo, assassiné en 1963 après avoir refusé d’intégrer la zone franc et d’accepter les anciens soldats de l’armée coloniale française dans les forces armées togolaises.
Le franc CFA, prolongement monétaire du système colonial
Pour l’Afrique francophone, la question coloniale ne relève pas uniquement du passé. Le franc CFA, utilisé par 180 millions de personnes dans 14 pays, est arrimé à l’euro depuis 1999 et garanti par le Trésor français. Sa parité n’a pas varié depuis 1994 : 1 euro vaut toujours 655,957 francs CFA.
L’économiste togolais Kako Nubukpo, commissaire à l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), défend l’abandon du franc CFA pour les États d’Afrique de l’Ouest et dirige l’ouvrage collectif Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. Il soutient que le franc CFA favorise l’extraversion de l’économie en stimulant les importations plutôt que la production locale, et que « le pouvoir de battre monnaie est une fonction souveraine ».
Nubukpo pointe la restriction de l’offre de crédit : les banques ne financent pas l’économie réelle locale, et les taux d’inclusion bancaire dans la zone franc restent en dessous de la moyenne d’Afrique subsaharienne. La stabilité des prix n’a pas produit de développement industriel. Carlos Lopes, ancien secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique, nuance sans défendre le statu quo : il craint que l’adoption de critères de convergence stricts ne limite l’espace de formulation des politiques économiques.
Le débat a pris une dimension politique concrète depuis 2023. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, regroupés au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), ont fait de la dénonciation du franc CFA un acte fondateur de leur doctrine souverainiste. La réforme de 2019 en zone UEMOA a mis fin à la présence de la France dans les instances de gouvernance de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), sans modifier la parité fixe ni le mécanisme de garantie.
Une rhétorique ancrée dans les milieux d’extrême droite
La déclaration de Musk ne constitue pas une position isolée. Elle prolonge un ensemble de prises de position publiques sur l’Afrique du Sud, son pays de naissance. Le président sud-africain Cyril Ramaphosa a qualifié de « récit complètement faux » l’affirmation selon laquelle les Blancs seraient persécutés dans son pays, en réponse directe aux déclarations de Musk et du président américain Donald Trump, qui a signé un décret suspendant l’aide financière américaine à l’Afrique du Sud et proposant un statut de réfugiés aux Afrikaners.
Un tribunal sud-africain a par ailleurs statué que le « génocide blanc » invoqué par Musk n’avait pas de réalité factuelle. Pour la revue Jacobin, Musk et ses alliés utilisent la controverse autour de certains chants politiques sud-africains comme outil rhétorique pour accréditer l’idée que le pouvoir politique noir représente une menace intrinsèque, une posture qui trouve ses appuis principaux dans les milieux nationalistes afrikaners d’extrême droite.
Le New York Times a analysé que les engagements idéologiques de Musk — marchés dérégulés, hostilité aux organisations de travailleurs, nationalisme trumpiste — portent la trace de l’économie politique de l’apartheid, reproduite à l’échelle mondiale sous couvert de libre entreprise. La thèse selon laquelle les colonies étaient structurellement bénéfiques ou non rentables est une constante des courants révisionnistes d’extrême droite, qui l’utilisent pour récuser toute demande de réparation ou de correction des inégalités héritées. Selon Time Africa, les prises de position de Musk sur l’Afrique du Sud reconfigurent la perception internationale des politiques de redressement économique post-apartheid en les faisant passer pour des discriminations, au détriment des efforts d’inclusion.
L’ouvrage Africonomics: A History of Western Ignorance de Bronwen Everill (Princeton), présélectionné pour le British Academy Book Prize 2025, examine ces représentations persistantes de l’économie africaine dans la pensée occidentale. Aucune réaction publique de chercheurs spécialisés à la déclaration spécifique de Musk n’avait été publiée au moment de la rédaction de cet article.

Ils ont le culot et le toupet de venir nous narguer en plus.
Mais c’est pas de leur faute, ce sont les dirigeants fantoches qu’ils nous ont imposés qu’on doit viser et virer comme au Mali, Burkina et au NIGER.
Ce sont les profiteurs de l’Apartheid et du système néocolonial qui viennent toujours nous donner de leçons. De la même manière, D.Trump viendra nous dire qu’il est entrain d’enrichir le Venezuela et lui volant toutes ses ressources après le kidnapping de son président.