Pratiquée depuis des siècles dans différentes sociétés, l’interruption volontaire de grossesse (Ivg) n’a jamais cessé d’exister, malgré les interdits religieux, les normes culturelles et la condamnation sociale. En 2021, le ministre de la Santé du Bénin, Benjamin Hounkpatin, affirmait que plus de 200 femmes décédaient chaque année des suites d’avortements compliqués et non sécurisés.
La même année, le Parlement a adopté la loi modifiant la loi n°2003-04 du 3 mars 2003 relative à la santé sexuelle et à la reproduction, élargissant les conditions d’accès à l’interruption volontaire de grossesse. Un décret d’application a ensuite été pris en 2023 pour préciser les conditions de mise en œuvre de cette réforme.
Malgré cette évolution du cadre légal, la sécurisation de l’Ivg continue de se heurter à des résistances sociales, culturelles et religieuses. Pourquoi ? Docteur Mena Agbodjavou, anthropologue de santé publique au Centre de recherche en reproduction humaine et en démographie (Cerrhud), analyse les ressorts de ces résistances.
Pourquoi l’Ivg continue-t-elle d’exister dans les sociétés où elle est pourtant condamnée par la religion, la culture ou les normes sociales ?
Parce que condamner l’avortement ne fait pas disparaître les situations qui conduisent une femme à l’envisager. Une grossesse peut survenir après un viol, dans une grande précarité, avec un partenaire qui se retire ou après des difficultés d’accès à la contraception. La femme doit alors prendre une décision dans des conditions qui peuvent être très éprouvantes.
Les travaux du Centre de recherche en reproduction humaine et en démographie, le Cerrhud, éclairent le poids de ces contraintes. D’autres recherches menées au Bénin montrent aussi une contradiction très concrète : une jeune femme peut être condamnée parce qu’elle est enceinte hors mariage, avoir rencontré des obstacles pour accéder à la contraception, puis être condamnée lorsqu’elle envisage un avortement. Quelle que soit sa décision, elle risque donc d’être jugée. Pour comprendre pourquoi l’avortement persiste, il faut regarder les possibilités qui lui sont réellement offertes et le soutien dont elle dispose.
Quel rôle jouent concrètement la religion, les traditions et la conception sociale de la maternité dans l’opposition à l’Ivg sécurisée ?
La religion et les traditions participent à la manière dont on comprend la grossesse, la famille et la maternité. Pour certaines personnes, poursuivre une grossesse relève d’un devoir moral ou religieux. Ces convictions peuvent alors se traduire par des conseils, mais aussi par des pressions sur la femme.
Dans les travaux du Cerrhud sur les grossesses après un viol ou un inceste, on retrouve des situations où l’entourage pousse la survivante à poursuivre sa grossesse, malgré ce qu’elle a vécu et ce qu’elle souhaite. Mais je serais prudent : les croyants, les familles et les responsables religieux n’ont pas tous la même position. Il faut regarder ce qui se passe concrètement, sans mettre tout le monde dans une même catégorie.
Quelles représentations sociales de l’IVG peuvent pousser une femme à cacher son intention de recourir à une interruption de grossesse ou à dissimuler le fait qu’elle y a eu recours ?
Une femme peut craindre qu’on la considère comme une personne qui a mal agi, qui a déshonoré sa famille ou qui refuse ce qu’on attend d’elle comme future mère. Elle peut avoir peur de perdre le soutien de son partenaire ou de ses proches. Lorsqu’il s’agit d’une grossesse après un viol, elle peut même être jugée à la fois pour la violence qu’elle a subie et pour sa demande d’avortement.
Les travaux du Cerrhud documentent ces situations. Dans ce contexte, cacher sa démarche peut être une manière de se protéger. Cela ne veut pas forcément dire qu’elle se considère elle-même comme coupable. Elle anticipe surtout la réaction des autres.
Comment la crainte du jugement et de la stigmatisation par la famille, le partenaire, la communauté ou les professionnels de santé peut-elle agir sur le recours à l’Ivg ?
Cette peur peut modifier tout le parcours. Avant même de consulter, une femme peut hésiter à se confier ou à demander où trouver un service. Elle peut éviter un centre de santé où elle risque de croiser une connaissance. Et lorsqu’elle cherche une solution, la première question peut devenir : est-ce que quelqu’un va l’apprendre ? La question de la sécurité médicale risque alors de passer au second plan.
Ce n’est pas seulement une hypothèse : une étude ethnographique au Bénin et au Kenya montre que le secret et la protection des relations sociales pèsent dans le choix des méthodes d’Ivg. Cela aide à comprendre pourquoi un service disponible peut rester inutilisé. Pour qu’une femme ose y entrer, elle doit pouvoir croire qu’elle sera accueillie avec respect et que son histoire ne circulera pas. La confidentialité commence donc dès l’accueil et doit être protégée tout au long de la prise en charge.
Le discours moral autour de l’Ivg influence-t-il uniquement les attitudes de la population, ou peut-il également agir sur les décideurs et les professionnels de santé chargés d’appliquer le cadre légal ?
Oui, ce discours peut aussi influencer les professionnels et les décideurs. Ils ne vivent pas en dehors de la société. Leurs convictions peuvent intervenir dans la façon d’accueillir une demande, de donner une information ou d’orienter une femme. Les travaux du Cerrhud montrent que cela peut créer des obstacles, même lorsque la loi autorise les soins.
Mais il y a un cadre professionnel. Au Bénin, le décret de 2023 prévoit que le soignant qui invoque l’objection de conscience la déclare par écrit et oriente la patiente vers un autre agent qualifié dès la première consultation. Ses convictions ne doivent donc pas laisser la femme sans possibilité de prise en charge.
Au Bénin précisément, quels facteurs religieux ou culturels vous paraissent les plus importants dans les résistances à la sécurisation de l’Ivg ?
Je mettrais notamment l’accent sur la réputation familiale et le regard porté sur la sexualité des jeunes, surtout lorsqu’une grossesse survient hors mariage. Des travaux menés au Bénin montrent que ces normes peuvent rendre la grossesse inacceptable pour l’entourage, tout en rendant l’avortement difficile à demander ouvertement.
Les travaux du Cerrhud sur la contraception montrent aussi le poids de l’accord du conjoint, des rapports entre hommes et femmes et des représentations de la fécondité. Le problème dépasse donc la seule question de l’avortement. En revanche, je ne dirais pas que telle religion ou telle tradition est la première responsable : nous n’avons pas les données pour établir ce classement à l’échelle du pays.
Pourquoi certaines personnes considèrent-elles que permettre l’accès à une Ivg médicalement sécurisée revient à « encourager » ou à « banaliser » l’avortement ?
Je pense que certaines personnes comprennent l’autorisation d’un soin comme un message d’approbation. Elles se disent que, si l’avortement devient plus accessible et moins dangereux, les femmes y recourront davantage. C’est une crainte que l’on peut entendre, mais il faut ensuite la confronter aux faits.
Les preuves empiriques montrent que des femmes cherchent à interrompre une grossesse même là où l’avortement est fortement restreint. On ne peut donc pas déduire automatiquement qu’un accès plus sûr va le banaliser. Et la prévention reste nécessaire : information sur la sexualité, accès volontaire à la contraception, prévention des violences. Ce sont des dimensions à travailler ensemble.
Que révèle cette perception sur la manière dont la société comprend la notion de sécurisation de l’Ivg ?
Elle révèle qu’on confond parfois l’accès à un soin avec l’approbation morale de la décision. Sécuriser une Ivg, c’est permettre à une femme d’avoir une information fiable, de recourir à des méthodes appropriées et d’accéder aux soins nécessaires. Chacun peut avoir ses convictions, mais la question sanitaire reste entière : dans quelles conditions cette femme sera-t-elle prise en charge ?
Notre étude menée avec nos partenaires dans cinq pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre, sur l’accès à l’avortement après un viol ou un inceste, permet de comprendre ce qui se passe entre la loi et les soins. Les obstacles peuvent se cumuler : pression de l’entourage, information insuffisante, refus ou difficultés dans les services. L’autorisation légale ne suffit donc pas à elle seule. Il faut regarder si la femme peut réellement aller au bout de sa démarche, dans les conditions prévues par la loi et sans être exposée à des humiliations.
Cette perception est-elle particulièrement présente dans certains milieux sociaux ou auprès de certaines catégories de la population ?
Je serais prudent sur ce point. Les études dont nous disposons ne permettent pas de dire que cette idée est surtout présente dans une religion, dans un département ou chez les personnes ayant tel niveau d’instruction. Les travaux du Cerrhud retrouvent des résistances chez différents acteurs, y compris dans les familles et les services de santé.
En revanche, les femmes n’ont pas toutes les mêmes moyens de surmonter ces résistances. Une adolescente dépendante de ses parents ou une femme sans ressources et sans soutien peut se retrouver beaucoup plus vite bloquée. Cela nous renseigne sur les inégalités d’accès, mais pas sur les groupes qui seraient les plus opposés à l’Ivg.
Existe-t-il des données, au Bénin ou dans d’autres pays, permettant de vérifier ou de nuancer l’idée selon laquelle la sécurisation de l’Ivg entraînerait une augmentation du recours à l’avortement ?
Oui, les données internationales permettent de nuancer cette idée. L’Oms indique que les restrictions ne réduisent pas le nombre d’avortements, mais influencent leur sécurité. Il faut toutefois distinguer ce constat international de l’effet précis d’une réforme dans un pays. Pour le Bénin, les travaux consultés ne permettent pas d’attribuer une hausse ou une baisse nationale des avortements à la réforme de 2021.
Le rapport publié en 2026 par l’Aphrc Rutgers et l’Abpf nous renseigne sur les parcours de 73 adolescentes et femmes dans deux départements. C’est précieux pour comprendre les expériences et les obstacles, mais ce n’est pas une mesure du nombre d’avortements dans l’ensemble du pays.
Il faut également distinguer ce qui augmente de ce qui devient visible. Si un centre enregistre davantage d’Ivg, certaines peuvent correspondre à des interventions qui se faisaient auparavant ailleurs, sans être enregistrées. Cela ne prouve pas, à lui seul, une augmentation du recours dans la population. Pour apprécier l’effet de la réforme, il faudrait des données comparables dans le temps, qui prennent aussi en compte les avortements hors des services enregistrés et les autres évolutions, comme l’accès à la contraception. Un simple chiffre avant et après ne suffirait pas à conclure.
Comment expliquer que l’existence de l’avortement puisse être tolérée ou connue dans les pratiques sociales, tout en suscitant un rejet public de sa sécurisation ?
Parce que ce qu’on affirme publiquement et ce qu’on fait face à une difficulté familiale peuvent être différents. Des travaux menés au Bénin montrent que des parents peuvent participer aux démarches d’avortement de leur fille, alors même que l’avortement est fortement condamné dans leur environnement.
Je le comprends comme un arbitrage entre plusieurs préoccupations : la réputation de la famille, la poursuite des études, les difficultés matérielles, les convictions. Une solution peut être acceptée pour un cas particulier, à condition qu’elle reste discrète, sans être reconnue publiquement. Parler simplement d’hypocrisie ne permet pas de comprendre toutes ces tensions.
Le cadre légal de l’Ivg a évolué au Bénin. Pourquoi les mentalités et les représentations sociales peuvent-elles ne pas évoluer au même rythme que le droit ?
Parce qu’une loi peut changer plus rapidement que les habitudes et les convictions. Il faut que les personnes sachent ce qui a changé, que les professionnels comprennent les textes et que les services soient organisés pour les appliquer. Au Bénin, la réforme date de 2021 et le décret qui en précise les conditions a été pris en 2023.
Les travaux du Cerrhud montrent qu’un droit peut rester difficile à exercer lorsque l’information manque ou que les pratiques institutionnelles ne suivent pas. D’autres preuves empiriques récentes au Bénin décrivent des améliorations de l’accès, mais aussi des obstacles persistants. Il ne faut donc pas regarder uniquement les mentalités : il faut aussi regarder comment les services fonctionnent.
Le fait que l’avortement soit une pratique ancienne et présente dans différentes sociétés peut-il contribuer à changer le regard porté sur sa sécurisation ? Si oui, comment ?
Oui, cela peut aider à comprendre que l’avortement n’apparaît pas avec son autorisation légale. Au Bénin, les recherches menées avant la réforme de 2021 décrivaient déjà des femmes qui cherchaient à interrompre leur grossesse et qui rencontraient des difficultés pour accéder à des soins sûrs.
Mais l’ancienneté d’une pratique ne suffit pas à la justifier ou à dire qu’elle est sans risque. Ce qui me paraît utile, c’est de partir de cette réalité pour discuter des conséquences sur la santé et des conditions de prise en charge. On peut reconnaître l’existence d’une pratique tout en ayant des convictions différentes à son sujet.
Comment ce décalage entre l’évolution du cadre légal et la persistance de certaines représentations sociales pourrait-il évoluer au Bénin ? À quelles conditions ?
Ce décalage peut se réduire si le changement devient concret dans la vie des femmes. Les travaux du Cerrhud invitent à agir sur l’information, l’accueil, la confidentialité et l’organisation des soins. Une femme doit pouvoir comprendre ses possibilités, trouver un professionnel qui l’écoute et, lorsqu’elle est orientée, parvenir effectivement au service indiqué. Si elle rencontre ensuite un coût qu’elle ne peut pas payer ou un déplacement impossible à organiser, l’obstacle reste entier.
Les services de santé peuvent agir sur l’accueil et les orientations ; les responsables sanitaires, sur l’organisation et l’accessibilité de l’offre. Le dialogue avec les jeunes, les familles et les responsables communautaires ou religieux reste également nécessaire. Il doit partir des situations vécues et permettre d’entendre les préoccupations, sans supposer que tous partagent les mêmes convictions.
Pour suivre les progrès, je proposerais des questions simples : combien de temps faut-il pour obtenir une prise en charge ? Les orientations aboutissent-elles ? Les coûts empêchent-ils certaines femmes d’accéder aux soins ? Et surtout, que disent-elles de l’accueil et du respect de leur confidentialité ? Ce sont des éléments à mesurer, pas des résultats que nous pouvons déjà annoncer. Le progrès se verra dans ces expériences concrètes, en veillant à ce qu’aucune femme ne soit poussée à interrompre ou à poursuivre une grossesse contre sa volonté.



