Zoom sur l’épilepsie en Afrique subsaharienne (partie 1)

Zoom sur l’épilepsie en Afrique subsaharienne (partie 1)Jean-Baptiste LINSOUSSI

L’épilepsie est une maladie qui a traversé des millénaires. Cependant son origine reste complexe et les difficultés pour la traiter subsistent. Son expression symptomatique particulière donne lieu à des conceptions qui s’opposent entre superstition et rationalité.

Aspects sexuels et socio-familiaux de l’épilepsie en Afrique subsaharienne (Partie 2)

En Afrique en l’occurrence, cette vieille maladie fait généralement plus objet de mysticisme que de mal essentiellement relevant du domaine de la santé.

Elle est très souvent assimilée à la manifestation d’esprit ou à une malédiction. Cela fait que dans certaines cultures, on observe des scènes de fuite ou d’exorcisme lors d’une crise épileptique. Les patients sont exclus de leur cercle familial, amical, perdent leur emploi et dans certaines situations sont rejetés même par le personnel médical parfois mal informé sur cette maladie neurologique. Dans ces contextes, le sujet épileptique, en particulier celui Africain, vit une double souffrance, d’une part venant de son mal et d’autre part venant des représentations socioculturelles. Ce cercle vicieux que constituent mal épileptique et sa représentation en Afrique réserve à l’épileptique une vie peu épanouie sur tous les plans : sanitaire, sexuel, psychologique, social, etc.

Cette réalité nous amène, à nous pencher sur le sujet. Il s’agira primo de présenter la maladie dans ses diverses formes et manifestations, secundo d’aborder ses aspects sexuels et socio familiaux et tertio, de parler brièvement des mesures de lutte actuelles contre ce mal.

1- Présentation de la maladie

1-1. Définition

L’épilepsie encore appelée mal comitial est une maladie neurologique qui se caractérise par un fonctionnement anormal de l’activité du cerveau. Cette affection chronique du cerveau touche toutes les populations du monde et se caractérise par des crises récurrentes. Elles s’accompagnent parfois d’une perte de conscience et du contrôle de la vessie et de l’évacuation intestinale. Ces crises résultent de décharges électriques excessives dans un groupe de cellules cérébrales. Il s’agit de crises variant en intensité, allant de brèves pertes d’attention ou de petites secousses musculaires à des convulsions sévères et prolongées. Leur fréquence est également variable, de moins d’une fois par an à plusieurs fois par jour (OMS, 2000).

1-2. Manifestations cliniques de l’épilepsie.

Pour qu’on parle de maladie épileptique, il faut que le sujet développe des crises répétées, en général stéréotypées et spontanées. Ainsi, l’on distingue une crise d’épilepsie de la maladie épileptique. Car il ne s’agit pas que le sujet fasse une crise d’épilepsie pour être un épileptique. Une crise d’épilepsie est un événement isolé, qui advient soudainement et disparaît après quelques secondes ou quelques minutes. Alors qu’on parlera de maladie épileptique dans le cas où l’individu présente plusieurs crises d’épilepsie, répétées, en dehors de facteurs déclenchants (fièvre, dette de sommeil, consommation d’alcool). Il s’agit dans un tel cas de changements durables au niveau du cerveau qui se manifestent sous forme de crises d’épilepsie (Robert, Acevedo, Arzimanoglou et al, 2014.

Les crises partielles

Il existe des crises partielles et des crises généralisées. Dans une crise partielle de l’épilepsie, c’est une région anatomiquement ou fonctionnellement bien délimitée qui est concernée. Les symptômes seront alors en étroite corrélation avec la zone de la décharge épileptique. Une crise partielle d’épilepsie peut, selon la zone affectée, donner lieu à des troubles de parole et des troubles de mémoire, des manifestations motrices (clonies, atonie, hypertonie) ou sensorielles (de la sensibilité, auditives, visuelles…). Et lorsque la décharge s’étend sur plusieurs zones corticales différentes, il y aura plusieurs symptômes. La crise est dite partielle complexe si ces symptômes sont accompagnés d’une perte de conscience. Et lorsque la décharge s’étend à l’autre hémisphère, à travers les fibres commissurales, donnant ainsi lieu à des manifestations tonico-cloniques bilatérales, on parlera alors de « crise partielle secondairement généralisée » (Alvarez, Beucler, Borges et al, 2004).

Les crises généralisées

Dans le cas des crises généralisées, la décharge électrique touche l’ensemble des cellules nerveuses, des deux hémisphères. Les sujets épileptiques souffrant de cette crise perdent connaissance, ne bénéficient pas de signes annonciateurs avant la crise proprement dite. Le sujet se fait surprendre par la crise. Il ne peut pas prévoir la crise et ainsi « se mettre à l’abri ». C’est dans le cas où par exemple le sujet ne pourra pas quitter les escaliers pour amoindrir les dégâts (Ibid.). Au nombre des différentes crises généralisées qui existent (les absences ou Petit Mal, les crises cloniques, les crises toniques, les crises tonico-cloniques ou Grand Mal, et les crises atoniques), seules les crises myocloniques ne s’accompagnent pas d’altération de la connaissance.

1-3. Etiologie de l’épilepsie et facteurs de risque

L’étiologie (ou étiopathogénie) est l’étude des causes et des facteurs d’une maladie. Chaque forme d’épilepsie offre son étude de cause. Ainsi on établit que les épilepsies dites symptomatiques proviennent d’une atteinte au cerveau. Il s’agit des atteintes comme par exemple un traumatisme crânien, la méningite, l’encéphalite. Alors que jusqu’à ce jour, il n’est pas évident d’attribuer une cause précise aux épilepsies cryptogéniques. Quant aux épilepsies idiopathiques, aucune lésion cérébrale n’est décelable. Mais elles seraient plus souvent associées à une prédisposition génétique (Ibid.). De nouvelles avancées ont été réalisées en médecine dans le cadre de l’étude des causes de l’épilepsie et tendent à apporter quelque précision étiopathologique. Aussi, des études sérieuses bien que rares précisent-elles quelques raisons qui sont à la base du taux élevé de l’épilepsie en Afrique. Dans une analyse réalisée par la Société de Pathologie Exotique de DAKAR en 2013 sur 38 différentes études, l’on peut noter la fréquence plus élevée des causes et facteurs de risque de l’épilepsie en Afrique. Les convulsions fébriles et maladies infectieuses par exemple, notamment les parasitoses, constituent une cause non négligeable d’épilepsie. Ainsi nous avons des pourcentages dans le tableau suivant (Dumas, Diop, Bhalla et al., 2013):

Causes

Pourcentage

Antécédents familiaux d’épilepsie

40 %

Convulsions fébriles

22 % dues au paludisme

Maladies infectieuses

8 %

Causes périnatales

6 %

Traumatismes crâniens

4 %

Accidents vasculaires cérébraux

2 %

Tumeurs cérébrales

1 %

Source: BA-DIOP Awa, PhD thesis, December 2012

Les facteurs de risques de l’épilepsie sont donc fréquents en milieu tropical du fait aussi bien du climat exposant aux maladies infectieuses que des réalités liées à la pauvreté. Toutes ces différentes causes citées seront plus présentes dans les pays en voie de développement que dans les pays développés.

1-4. Physiopathologie de l’épilepsie

La physiopathologie est l’étude des troubles fonctionnels d’un organisme ou d’un système organique et de ses réactions au cours d’une maladie. Dans le cas de l’épilepsie, l’organe concerné est le cerveau. L’épilepsie survient suite à une décharge neuronale excessive qui sollicite toutes les cellules en même temps, alors que d’ordinaire, elles fonctionnent en alternance. Cette activation hypersynchrone des neurones qui naît de n’importe quel point du cortex peut connaitre une propagation aux structures avoisinantes, à travers des connexions corticales locales ou à des zones plus éloignées, par le biais des fibres commissurales. Les symptômes dépendent de la zone corticale touchée par la décharge épileptique. Par exemple, si la décharge se propage à travers le cortex sensitif, le sujet atteint percevra des paresthésies (picotements, fourmillement. La décharge épileptique dure un temps relativement long. Elle peut s’arrêter par plusieurs mécanismes. Dans ces mécanismes interviennent l’accumulation des déchets cellulaires secondaires à la crise, les astrocytes (cellules de soutien des neurones) qui ont un rôle dans la recapture du potassium et enfin des neurotransmetteurs inhibiteurs1.

1-5. Epidémiologie : incidence, prévalence, et mortalité en Afrique subsaharienne

L’incidence de l’épilepsie en Afrique Subsaharienne

L’incidence d’une maladie est une évaluation statistique du risque, pour une personne ou une catégorie de personnes, de développer cette maladie, elle recense le nombre de nouveaux cas dans un intervalle de temps défini.

Selon une revue de littérature réalisée en 2006 et regroupant les travaux de 8 unités spécialisées, l’incidence de l’épilepsie en Afrique Subsaharienne révèle des chiffres globalement plus élevés que ceux des pays industrialisés (Ngoungou, Quet, Dubreuil et al, 2006).

Un autre constat fait en 2013 par la Société de Pathologie Exotique de DAKAR à partir de 7 études, mais avec des méthodologies différentes montre que l’incidence de l’épilepsie en Afrique Subsaharienne varie entre 64 et 187 sur 1000 (Dumas, Diop, Bhalla et al, 2013) contre 43 à 73 pour 1000 en Europe (Forsgren, Beghi, Õun, 2005) et 28,8 à 35 en Chine (Wang, Wu, Wang et al, 2003) et 38 à 60 en Inde (Forsgren, Beghi, Õun, 2005). Ces chiffres montrent l’écart grandissant de la prévalence de l’épilepsie entre l’Afrique et les autres continents.

Prévalence de l’épilepsie en Afrique Subsaharienne

La prévalence exprime le nombre d’individus, au sein d’une population, réunissant les critères de définition de la maladie. Elle s’exprime par un taux rapporté à 1000 habitants/an. On estime à quelque 50 millions de cas d’épilepsie dans le monde dont 40 millions dans les pays en développement. La prévalence de l’épilepsie dans les pays Africains serait deux ou trois fois plus élevée que celle retrouvée dans les pays industrialisés. Et malgré cela, l’absence de soins pour cette maladie est cruciale dans ces pays. On considère que 80% des épileptiques en Afrique sont privés de soins (OMS, 2015). Aussi constate-t-on en Afrique Subsaharienne que dans les régions de meilleure couverture sanitaire, la prévalence est moins élevée. C’est le cas par exemple de Igbo- Ora au Nigéria, où la prévention des maladies infectieuses infantiles et des souffrances néonatales est mieux promue. Dans certaines populations, la prévalence élevée serait également due à l’existence de facteurs génétiques prédisposant à l’épilepsie comme le montrent les travaux de Nkwi et Ndonko (Ngoungou, Quet, Dubreuil et al, 2006).

La mortalité

Le sujet épileptique est exposé à des risques pouvant aller jusqu’à la mort. Ainsi une maladie cérébrale sous-jacente comme une tumeur ou une infection, des crises survenant dans des circonstances dangereuses: noyade, brûlures, traumatisme crânien, etc., l’état de mal épileptique; des causes soudaines et inexpliquées, un arrêt respiratoire ou cardio-respiratoire possible pendant une crise peuvent entrainer le décès du patient. L’on note également des suicides dans le rang des malades d’épilepsie. Les études sont rares au sujet de la mortalité en Afrique subsaharienne ; cependant on note que les taux de mortalité par épilepsie des jeunes adultes sont trois fois plus élevés que les taux de mortalité toutes causes confondues selon l’âge (OMS, 2015).

1 Collège des Enseignants en Neurologie – http://www.cen-neurologie.asso.fr consulté le 25 mai 2017

La suite dans nos prochaines parutions

Jean-Baptiste LINSOUSSI
Sexologue clinicien, UCL, Belgique

Commentaires

Commentaires du site 0