Au Bénin, le mariage civil repose sur le socle inébranlable de la monogamie. Pourtant, derrière les façades urbaines de Cotonou et dans les profondeurs des milieux ruraux, la polygamie — ou plus précisément la polygynie. Interdite par le Code des personnes et de la famille de 2004, cette pratique ancestrale se réinvente aujourd’hui sous des formes officieuses, ce qui soulève des questions cruciales sur l’évolution de notre société. S’agit-il d’un ancrage culturel légitime ou un recul pour la dignité humaine ?
Depuis plus de deux décennies, la législation béninoise est claire : la polygamie est proscrite. La Cour constitutionnelle a même renforcé cette position en censurant des dispositions discriminatoires, rappelant que l’identité de la femme ne doit pas être absorbée par le mariage. « La polygamie est un régime en défaite sur le plan légal », explique un analyste local, « mais elle a simplement changé de forme pour devenir un concubinage de fait ».
En milieu rural, les motivations restent pragmatiques. La recherche d’une main-d’œuvre abondante pour l’agriculture de subsistance et le désir d’une progéniture masculine pour assurer l’héritage poussent encore de nombreux hommes vers cette union multiple. Pour certains, elle demeure un signe extérieur de richesse et de puissance sociale.
Le choc des convictions
Dans les rues de Cotonou, les avis divergent radicalement. Hylaire Houénoukpo, conducteur de taxi-moto, témoigne de la complexité du foyer polygame. S’il reconnaît que la pratique perdure, il souligne les tensions inhérentes. « Aucune femme n’accepte de bon cœur de se retrouver dans un foyer polygame. Cela crée des conflits d’intérêts qui ne facilitent pas la vie ». Allant plus loin, Denise Koto, coiffeuse, apporte une nuance sombre sur les conséquences familiales. Selon elle, les risques de discorde sont permanents et affectent directement l’équilibre des enfants, souvent moins « épargnés » que ceux issus de familles monogames.
Dans les milieux traditionnels, l’appréhension diffère. Rosalie Cocou, ménagère vivant dans un foyer avec cinq coépouses en milieu Adja se dit très heureuse. « C’est moi-même qui ai supplié mon mari de prendre d’autres femmes en plus de moi pour nous aider dans les travaux champêtres. Et aujourd’hui, je vous assure, je suis très heureuse ». Avis d’ailleurs partagé par Adamihinhou Fanou, 13ème épouse de son mari qui dit ressentir la même joie. « Nous travaillons en harmonie avec nos enfants et nous produisons énormément. Les champs prospèrent et tout le monde est heureux ». Seulement elle précise : « Si c’était à refaire, j’aurais préféré vivre dans un foyer monogame ». Cette nuance vient selon elle du fait qu’après la mort du commun mari, les problèmes sont nombreux et insupportables.
Pour le Dr Koudénoukpo, socio-anthropologue, la persistance de la polygamie s’explique par une « concurrence de fécondité mais aussi par le partage des travaux champêtres ». En Afrique de l’Ouest, les femmes en union polygame expriment souvent un désir d’enfants plus élevé (environ 28% de plus) que celles en union monogame, espérant ainsi sécuriser leur statut ou l’accès aux ressources du mari, selon une étude rapportée par le socio-anthropologue.
Les dignitaires et leaders religieux offrent un tableau tout aussi contrasté sur la question. Sur le plan traditionnel, « c’est un héritage de nos aïeux qui garantissait la solidarité du lignage. L’interdire brutalement crée des foyers cachés et des enfants sans droits légaux », confie Dah Togbédji. « L’Islam autorise la polygamie sous des conditions de justice stricte entre les épouses, bien que la loi civile béninoise impose désormais une autre règle », précise le prédicateur en Islam Aboubakar Sanni. Le Pasteur Clément Ogoumiwa voit dans cette pratique une source de « bigamie » criminelle dès lors que l’on est sous le régime de la monogamie. Pour lui, « la charge financière devient souvent insupportable pour l’homme, transformant ce prestige en un fardeau lourd à porter ». Mais au-delà, la polygamie est une marche contre les prescriptions divines selon le pasteur. « L’amour véritable exige l’unité et la fidélité totale. La polygamie fragmente le cœur et le foyer, menant inévitablement à des déchirures lors des successions », déclare l’abbé Amour K., prêtre de l’église catholique romaine.
Un bilan social fragile
La polygamie, réalité complexe au carrefour de la tradition et de la modernité, engendre des dynamiques contrastées au sein du foyer. Sur le plan des avantages perçus, elle peut offrir une forme de solidarité économique et sociale, notamment en milieu rural où une famille nombreuse constitue une force de travail et un filet de sécurité pour les veuves par le biais du lévirat. Pour l’époux, elle est parfois synonyme de prestige et de stabilité.
Toutefois, les conséquences négatives s’avèrent souvent prépondérantes. Pour les conjoints, la polygynie alimente fréquemment une rivalité prononcée entre coépouses (même si elle est souvent voilée), exacerbée par une compétition pour l’accès aux ressources matérielles et à l’affection du mari. Ce climat de tension permanente peut mener à une détresse psychologique et à une dégradation de l’intimité conjugale.
Pour les enfants, l’impact est particulièrement marqué. Les études soulignent un risque accru d’instabilité émotionnelle dû aux conflits fratricides et à une absence d’attention paternelle. Sur le plan financier, la multiplication des charges compromet souvent la scolarisation et la santé des descendants. En somme, si elle vise une forme de solidité communautaire, la polygamie fragilise souvent l’équilibre psychologique et l’épanouissement individuel des membres du noyau familial.
L’impact sur la santé est également préoccupant. Les études montrent que les femmes en union polygame sont 14% moins susceptibles d’utiliser des méthodes de contraception, souvent en raison d’une autonomie de décision réduite face à leur conjoint. Au-delà des chiffres, c’est la solidité même du foyer qui est en jeu. Si certains y voient encore un modèle de solidarité, la réalité juridique et sociale pointe vers une multiplication des litiges successoraux entre coépouses.
Le Bénin peut-il vivre sans la polygamie ?
Malgré l’arsenal juridique existant depuis le Code des personnes et de la famille de 2004, la question de savoir si le Bénin peut s’affranchir de la polygamie reste complexe. Pour une frange de la population, notamment en milieu rural, cette pratique demeure un pilier de l’organisation sociale et économique, perçue comme un garant de la solidarité de la famille et de la force de travail agricole. Dans ces conditions, la loi est souvent vécue comme un ajout artificiel sur une réalité sociale aux racines profondes.
Cependant, l’évolution des mentalités urbaines, l’autonomisation croissante des femmes et les réalités économiques modernes — où le coût de la vie rend la charge de plusieurs foyers insupportable — poussent vers une transition inévitable. Si le Bénin ne peut, sans doute pas, effacer du jour au lendemain une pratique ancestrale, il s’oriente vers un modèle où la monogamie devient la norme de stabilité et de respect des droits.



