Russie : pendant la guerre en Ukraine, une autre guerre se joue au Kremlin

Le ministre de la Défense Andreï Bieloussov et le stratège politique Sergueï Kirienko se disputent les couloirs du pouvoir à Moscou, révélant les fissures d’un système bâti sur l’équilibre des clans. À quelques mois des élections législatives prévues au plus tard en septembre 2026, cette rivalité au sommet de l’État russe s’est cristallisée autour d’un enjeu concret : qui contrôle la composition de la prochaine Douma d’État.

La promesse faite aux soldats — jusqu’à 150 sièges réservés aux vétérans de la guerre en Ukraine sur les listes de Russie Unie — a mis en évidence une fracture au sein de l’entourage immédiat de Vladimir Poutine. La compilation de ces listes est, depuis des années, une prérogative exclusive de Kirienko, premier adjoint du chef de l’administration présidentielle et principal architecte de la politique intérieure russe. Bieloussov, nommé ministre de la Défense en juin 2024 en remplacement de Sergueï Choïgou, a proposé d’établir sa propre liste de candidats issus du front — une ingérence sans précédent dans un domaine qui ne relevait pas de ses attributions.

Kirienko contre-attaque, Bieloussov capitalise sur la guerre

Kirienko a répondu en inversant l’argumentaire : des vétérans au parlement représenteraient non pas une récompense, mais un risque. Incontrôlables, ils pourraient, selon cette lecture, se retourner contre le pouvoir — à l’image d’Evgueni Prigojine, dont la mutinerie de juin 2023 reste la référence implicite de tout débat sur la loyauté des combattants. Le nombre de sièges envisagés a depuis été revu à la baisse : 150, puis 100, puis une cinquantaine, selon des responsables du Kremlin cités par le média d’investigation iStories.

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L’ascension de Bieloussov repose sur plusieurs facteurs. Économiste de formation, conseiller économique de Poutine pendant une décennie avant d’entrer au gouvernement, il a réussi à assainir les finances du ministère de la Défense — les dépenses militaires ont atteint 15 600 milliards de roubles en 2025, soit 7,3 % du PIB, conformément aux prévisions budgétaires pour la première fois depuis le début de la guerre. Cette rigueur lui a valu la confiance du président. Son image de croyant fervent tranche avec le cynisme affiché des autres hauts fonctionnaires, ce qui lui assure une base de soutien parmi les blogueurs militaires pro-guerre.

Un pouvoir de plus en plus désinstitutionnalisé

La rivalité entre les deux hommes reflète une recomposition plus large du pouvoir russe. Depuis le début de la guerre, le nombre d’arrestations de fonctionnaires a presque triplé, atteignant 155 en 2025, selon iStories — maires et vice-gouverneurs en exercice compris. Kirienko ne serait pas toujours informé de ces arrestations à l’avance, les services de sécurité agissant de manière autonome.

Poutine, qui a publiquement soutenu l’intégration des vétérans dans les structures de pouvoir, n’a pas arbitré publiquement entre les deux camps. Le président du conseil général de Russie Unie, Vladimir Iakouchev, lui a rapporté en décembre 2025 que les vétérans avaient remporté 890 mandats lors des élections locales de l’année — près du triple du chiffre de 2024 — sans susciter de désaveu présidentiel.

Les élections à la Douma doivent se tenir au plus tard le 20 septembre 2026. La constitution définitive des listes de candidats, attendue dans les prochains mois, constituera le premier test observable de l’issue de ce rapport de force.

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