Depuis le 30 mars 2026, des ressortissants nigérians sont agressés, hospitalisés et dépossédés de leurs biens dans la province du Cap-Oriental, en Afrique du Sud. Des groupes sud-africains ont attaqué commerces, véhicules et entrepôts appartenant à des membres de la communauté igbo dans les quartiers d’Albany et de Buffalo, à KuGompo (anciennement East London), avant que les violences ne s’étendent au KwaZulu-Natal.
Ces attaques ne surgissent pas de nulle part. Moins d’un an auparavant, en mai 2025, la ville d’Addo, dans le même Cap-Oriental, avait été le théâtre d’un épisode meurtrier. Quatre ressortissants étrangers — dont trois Zimbabwéens et un Malawien — avaient été tués par des foules en colère après la mort d’un jeune Sud-Africain dans une taverne, selon les rapports de GroundUp et du Daily Maverick. Plus de cinq cents immigrés, dont des femmes et des enfants, avaient alors cherché refuge aux abords du poste de police d’Addo. Le Consortium for Refugees and Migrants in South Africa (CoRMSA) avait recensé 59 cas documentés de discrimination xénophobe en 2024, ayant entraîné le déplacement de près de 3 000 personnes. Aucune arrestation des auteurs des violences d’Addo n’avait été annoncée au moment des faits. Dans la foulée, les autorités sud-africaines de l’immigration avaient procédé à l’arrestation de plus d’une centaine de Zimbabwéens déplacés pour violation des lois migratoires.
Pretoria condamne, sans agir
Le prétexte de la vague actuelle : l’installation de Solomon Eziko au titre d’Eze Ndi Igbo East London — pratique courante au sein de la diaspora igbo dans le monde entier. La Haute Commission du Nigeria en Afrique du Sud a démenti qu’il s’agissait d’un couronnement officiel, précisant que la communauté célébrait un festival culturel. Cette mise au point n’a pas empêché les violences. Selon le Sahara Reporters, au moins 26 Nigérians ont été hospitalisés depuis le 30 mars. Des biens estimés à plusieurs millions de rands ont été détruits ou pillés, contraignant de nombreux résidents à se confiner chez eux.
Le mouvement anti-immigrés Operation Dudula, fondé à Soweto en 2021 et désormais présent dans l’ensemble du pays, ainsi que le collectif March and March, figuraient parmi les participants aux manifestations qui ont précédé les attaques, y compris une démonstration devant la Haute Commission du Nigeria à Pretoria. Ces organisations réclament l’expulsion des étrangers en situation irrégulière et ont, par le passé, bloqué l’accès à des établissements de santé publics, selon un rapport de Médecins Sans Frontières publié en avril 2026.
Le gouvernement de Cyril Ramaphosa n’a pas formulé de réponse officielle publique à l’épisode en cours. Ce silence prolonge un schéma documenté depuis les grandes vagues de violences xénophobes de 2008, 2015 et 2019. Human Rights Watch avait alors relevé une « indifférence » systématique des autorités, voire une « approbation tacite », et l’absence de poursuites judiciaires effectives contre les auteurs des attaques. Depuis 2019, aucun responsable majeur n’a été condamné dans le cadre de ces violences récurrentes.
L’Afrique du Sud à La Haye, absente à KuGompo
Le contraste avec la posture internationale de Pretoria est saisissant. Depuis décembre 2023, l’Afrique du Sud porte devant la Cour internationale de justice une plainte contre Israël pour violation de la Convention sur le génocide dans la bande de Gaza. Le mémoire déposé en octobre 2024 par le gouvernement sud-africain représente plus de 750 pages de pièces et d’annexes. L’audience au fond est attendue en 2027.
Cette mobilisation juridique et diplomatique contraste avec l’inaction observée sur le plan intérieur. L’Union africaine, de son côté, s’est contentée depuis 2008 de déclarations de condamnation sans mécanisme contraignant. Lors des attaques de septembre 2019, le Conseil de paix et sécurité de l’UA s’était réuni en session d’urgence : un communiqué avait été publié, sans suites opérationnelles. L’organisation n’a pas, à ce jour, ratifié de protocole contraignant sur la libre circulation des personnes sur le continent.
Une dette historique ignorée
Ce silence régional pèse d’autant plus que l’Afrique du Sud doit sa libération politique à la solidarité africaine. La Zambie avait abrité le quartier général de l’ANC et ses camps d’entraînement militaire durant les années d’apartheid. La Tanzanie avait accueilli des milliers d’exilés et ouvert des écoles pour leurs enfants. Le Nigeria, l’Angola, l’Algérie et l’Éthiopie avaient chacun apporté un soutien logistique, financier ou diplomatique au mouvement de libération. Nelson Mandela lui-même avait consacré les dix-huit premiers jours suivant sa libération de prison à remercier ces pays, en tournée sur le continent.
L’Université de Witwatersrand, via son observatoire Xenowatch, a recensé 669 morts, 5 310 commerces pillés et plus de 127 000 déplacements forcés liés à des violences xénophobes en Afrique du Sud entre 1994 et mars 2024. Aucune échéance judiciaire ni calendrier gouvernemental n’a été annoncé à la suite des événements en cours depuis le 30 mars 2026.



