Maghreb industriel : le Maroc en locomotive, l'Algérie en wagon — le verdict de la BAD

L’édition 2025 de l’Indice de l’industrialisation en Afrique (AII), publiée par la Banque africaine de développement (BAD) en marge de ses Assemblées annuelles à Brazzaville, consacre un basculement inédit dans la hiérarchie industrielle du continent. Pour la première fois depuis la création de cet indice en 2010, le Maroc ravit la première place à l’Afrique du Sud. L’Algérie, elle, plafonne à la sixième position. Entre ces deux voisins maghrébins, l’écart n’est pas qu’une question de chiffres — c’est le récit de deux choix stratégiques radicalement opposés.

Un gouffre en points, un fossé en décennies

Avec un score de 0,8415 sur 1, le Maroc devance très légèrement l’Afrique du Sud (0,8396), dans un basculement inédit sur la période 2010-2024. L’Algérie se positionne sixième avec un score de 0,6661. L’écart entre les deux pays — près de 175 points — ne s’explique pas par un accident conjoncturel. Il est le produit d’une divergence structurelle engagée depuis plus de vingt ans.

L’indice repose sur 19 indicateurs couvrant trois dimensions : la performance industrielle — exportations manufacturières, valeur ajoutée, emplois dans les secteurs de moyenne et haute technologie —, les déterminants directs comme l’investissement privé, les infrastructures et les IDE, et les facteurs indirects incluant la gouvernance, la sécurité et la taille du marché. Sur chacune de ces dimensions, les trajectoires des deux pays racontent une histoire différente.

Le Maroc : une révolution industrielle méthodique

La domination marocaine dans ce classement n’est pas le fruit du hasard. Le rapport de la BAD souligne que le Maroc figure désormais parmi les rares économies africaines ayant réussi à articuler politique industrielle, logistique portuaire, intégration commerciale et attractivité internationale.

Les chiffres industriels de 2024 sont éloquents. Le chiffre d’affaires industriel marocain a atteint 898 milliards de dirhams, en hausse de 9 % par rapport à 2023. L’investissement industriel a progressé de 30 %, pour un montant total de 90 milliards de dirhams. La valeur ajoutée industrielle s’est élevée à 240 milliards de dirhams, en hausse de 11 %.

Deux secteurs incarnent cette transformation. D’abord l’automobile : avec près de 196 milliards de dirhams de chiffre d’affaires et plus de 250 000 emplois directs, l’industrie automobile s’impose pour la première fois comme leader absolu sur l’ensemble des indicateurs économiques majeurs. Ensuite l’aéronautique : en vingt ans, le nombre d’entreprises est passé d’une dizaine à 150, et le chiffre d’affaires sectoriel a été multiplié par 35, atteignant plus de 23 milliards de dirhams en 2023.

Derrière ces performances, une infrastructure logistique de rang mondial. Tanger Med a réalisé un bond spectaculaire dans le classement des performances portuaires mondiales (CPPI) 2024, surpassant des ports renommés tels qu’Algésiras en Espagne et Port-Saïd en Égypte. Renault, Stellantis, Lear, Yazaki ont consolidé leur présence, soutenus par un écosystème local performant et des infrastructures logistiques de pointe, notamment les zones franches de Tanger Med et Kénitra.

L’Algérie : une rente qui freine la mutation

En face, l’Algérie présente un tableau contrasté. Sa présence dans le top 10 africain témoigne de réelles capacités industrielles héritées et d’une amélioration continue depuis 2021. Le rapport de la BAD relève des progrès au niveau des déterminants directs — amélioration des capacités productives, des infrastructures industrielles et des mécanismes de soutien à l’activité manufacturière — ainsi qu’une nette amélioration des indicateurs indirects au cours des dernières années.

Mais le plafond de verre demeure. Les discours officiels sur la diversification ne parviennent pas à se traduire en résultats tangibles dans l’agro-industrie, l’industrie manufacturière ou les exportations agricoles. L’État algérien continue d’orienter ses efforts vers des investissements publics massifs dans les infrastructures, sans réussir à créer un tissu productif capable d’exporter durablement au-delà des hydrocarbures et de leurs services dérivés.

La part de l’industrie manufacturière dans le PIB hors hydrocarbures a diminué, passant de 11,2 % en 2002 à 9,2 % en 2022. Au cours des vingt dernières années, l’investissement et la productivité totale des facteurs ont diminué en Algérie, limitant la compétitivité des exportations dans les secteurs à fort potentiel, tels que les industries sidérurgiques, métallurgiques, mécaniques, électriques et électroniques.

Les exportations hors hydrocarbures ont certes triplé depuis 2017 pour atteindre 5,1 milliards de dollars en 2023, soit 2 % du PIB. Elles restent dominées par les engrais et les produits dérivés des hydrocarbures — loin des exportations manufacturières à haute valeur ajoutée que l’AII valorise.

La vraie fracture : le modèle d’ouverture

Ce que mesure l’indice de la BAD, c’est moins le niveau industriel brut que la capacité d’un pays à s’insérer dans les chaînes de valeur mondiales. Sur ce terrain, Abdelmalek Alaoui, président de l’Institut marocain d’intelligence stratégique, est sans ambiguïté : « Lorsqu’un pays investit massivement dans les ports, les réseaux de transport, les télécommunications ou la connectivité, il attire mécaniquement des investisseurs internationaux mais aussi des opérateurs nationaux capables de changer la structure de l’économie. »

L’Algérie, géographiquement aussi bien placée que le Maroc, dispose pourtant d’atouts considérables : un marché de près de 47 millions d’habitants, des ressources minières sous-exploitées, un capital humain qualifié. La présidence de la République fixe un objectif de 29 milliards de dollars d’exportations hors hydrocarbures à l’horizon 2030, à travers l’investissement dans l’agriculture, les industries lourdes, l’industrie pharmaceutique, les mines et le tourisme. La trajectoire est engagée, mais le retard accumulé en deux décennies ne se comble pas rapidement.

Ce que dit la BAD pour la suite

L’édition 2025 de l’indice souligne que le continent ne peut parvenir à une industrialisation transformatrice en s’appuyant uniquement sur des stratégies nationales isolées. La prochaine phase doit être portée par l’intégration industrielle régionale via la ZLECAf, la mise en place de chaînes de valeur régionales, et la mobilisation de financements industriels à grande échelle.

Le Maghreb, région parmi les plus industrialisées d’Afrique, reste aussi l’une des moins intégrées économiquement. À l’heure où le continent se réorganise autour de corridors industriels transfrontaliers, la rivalité algéro-marocaine constitue un frein à l’émergence d’une puissance industrielle nord-africaine capable de peser face aux blocs asiatiques.

Sources : BAD — Indice de l’industrialisation en Afrique 2025 (AII) ; Baromètre de l’investissement industriel en Afrique (AfIIB) ; Banque mondiale — Mise à jour économique Algérie 2024 ; ministère marocain de l’Industrie et du Commerce — Baromètre annuel 2024 ; CNUCED — World Investment Report 2025.

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