Xénophobie : comment les Sud-Africains se tirent une balle dans le pied

Des ressortissants nigérians, ghanéens et mozambicains chassés de leurs commerces à coups de sjamboks, deux Nigérians tués dans des circonstances impliquant des agents des forces de sécurité sud-africaines, des vols d’évacuation organisés en urgence par Abuja : depuis fin avril 2026, l’Afrique du Sud traverse une nouvelle vague de violences xénophobes qui place Pretoria dans une position diplomatique inédite depuis la fin de l’apartheid. Une crise qui, au-delà du drame humain, menace directement les intérêts économiques du pays sur le continent.

Les faits sont documentés. Entre le 27 et le 29 avril 2026, des manifestants armés ont investi les rues de Johannesburg, Pretoria et du Cap, pillant les commerces tenus par des étrangers et forçant leurs propriétaires à fuir. Selon le Haut-Commissariat nigérian en Afrique du Sud, Amamiro Chidiebere Emmanuel est mort le 25 avril des suites de coups portés par des soldats de la Force nationale de défense sud-africaine à Port Elizabeth. Nnaemeka Matthew Andrew, arrêté le 19 avril à Pretoria, a été retrouvé sans vie à la morgue centrale de la ville. Abuja a exigé l’ouverture d’enquêtes indépendantes. Selon des données compilées par le gouvernement nigérian, plus de 118 ressortissants du pays auraient été tués dans des incidents xénophobes en Afrique du Sud entre 2015 et 2026.

Des mouvements organisés, une récupération politique assumée

Derrière les violences, deux organisations structurées. Le mouvement March and March, fondé en 2025 par Jacinta Ngobese-Zuma, ancienne animatrice radio de 39 ans, et Operation Dudula, dirigé par Zandile Dabula, ont organisé des marches dans toutes les grandes villes du pays en mobilisant également ActionSA, l’IFP et le MK Party. Leurs mots d’ordre officiels ciblent les migrants « illégaux », mais leurs actions sur le terrain — fermetures forcées de commerces, intimidations généralisées — ne font pas cette distinction. Un tribunal de grande instance avait pourtant ordonné en novembre 2025 à Operation Dudula de cesser toute campagne violente. Ngobese-Zuma elle-même est poursuivie pour violence publique depuis janvier 2026.

Le calendrier n’est pas anodin. Les élections locales sud-africaines doivent se tenir entre novembre 2026 et janvier 2027. Selon l’Inclusive Society Institute, la méfiance envers les immigrants africains a progressé de 62,6 % en 2021 à 73,1 % en 2025. Le sentiment anti-étranger est devenu une ressource électorale que plusieurs partis exploitent ouvertement, selon des analystes cités par IOL News. Les accusations portées contre les migrants — concurrence déloyale sur le marché du travail, domination du commerce informel, implication dans la criminalité — ne sont pourtant pas corroborées par les données des forces de l’ordre comme une tendance nationale, selon le même rapport.

Une image internationale déjà fragilisée

La crise xénophobe éclate dans un contexte où la réputation internationale de Pretoria est déjà sérieusement entamée, et sur un front inattendu.

En février 2025, le président américain Donald Trump a signé un décret suspendant toute aide américaine à l’Afrique du Sud, justifiant cette décision par une prétendue « discrimination raciale institutionnelle » contre les fermiers blancs afrikaners. Sur sa plateforme Truth Social, il a affirmé que ces derniers étaient « tués et massacrés » et leurs terres « illégalement confisquées ». Ces allégations ont été explicitement réfutées par les autorités sud-africaines, par des historiens spécialisés et par des données de la police sud-africaine : au premier trimestre 2025, six meurtres ont été enregistrés dans des exploitations agricoles, dont cinq victimes noires. Trump a néanmoins maintenu sa position, allant jusqu’à boycotter le G20 organisé à Johannesburg en novembre 2025 et à accorder une procédure accélérée de réinstallation aux réfugiés afrikaners aux États-Unis. À mi-parcours de l’exercice budgétaire 2026, 4 496 des 4 499 réfugiés admis sur le territoire américain provenaient d’Afrique du Sud.

Elon Musk, né en Afrique du Sud et proche conseiller de Trump jusqu’à récemment, a de son côté alimenté la controverse en accusant Pretoria de lui interdire d’opérer son service Starlink dans le pays « parce que je ne suis pas Noir ». La réglementation sud-africaine impose effectivement aux entreprises de télécommunications de céder 30 % de leur capital à des groupes historiquement défavorisés — une condition que SpaceX dit ne remplir nulle part dans le monde. Le gouvernement sud-africain a précisé que Starlink n’avait pas formellement déposé de demande de licence à la date de cette déclaration. Musk est allé plus loin, qualifiant les responsables politiques sud-africains de « racistes honteux » et appelant à leur interdiction de voyage internationale et au gel de leurs avoirs à l’étranger.

Ces deux offensives — l’une venue de la Maison-Blanche, l’autre du réseau social X — ont exposé Pretoria à une pression médiatique internationale fondée sur le registre de la discrimination raciale. En se comportant simultanément en pays xénophobe envers ses voisins africains noirs, l’Afrique du Sud offre désormais à ses détracteurs une contradiction supplémentaire, difficile à démonter : celle d’un pays incapable de protéger qui que ce soit, quelle que soit la couleur de peau.

La facture que paieront les entreprises sud-africaines

C’est là que la balle tirée dans le pied prend toute sa réalité économique. Les manifestants qui réclament la protection de l’emploi sud-africain ignorent — ou feignent d’ignorer — que les entreprises sud-africaines sont parmi les plus exposées du continent aux représailles que ces violences appellent.

MTN, dont le siège est à Johannesburg, réalise la majorité de ses revenus hors d’Afrique du Sud. Le groupe est présent dans plus de vingt pays africains, dont le Nigeria, son premier marché. Shoprite, Standard Bank et d’autres groupes sud-africains ont bâti leur croissance sur l’intégration régionale africaine. Plusieurs sénateurs nigérians ont réclamé le retrait des licences de MTN et DStv au Nigeria en représailles aux violences. La proposition a été rejetée sur des critères de procédure par le président du Sénat Godswill Akpabio, mais une délégation conjointe du Sénat et de la Chambre des représentants nigérianne a été mandatée pour se rendre en Afrique du Sud. Ce n’est pas la première fois : en 2019, déjà en réponse à une vague xénophobe, des commerces Shoprite et des antennes MTN avaient été attaqués au Nigeria.

Le Botswana envisagerait de son côté de fermer sa frontière terrestre et de restreindre son approvisionnement en électricité vers certaines zones sud-africaines. Le Ghana a convoqué le haut-commissaire sud-africain par intérim Thando Dalamba pour protester officiellement. Le Mozambique et le Zimbabwe, dont les ressortissants constituent une part significative de la main-d’œuvre dans les mines et le secteur agricole sud-africains, sont en alerte maximale.

Le Parlement de la CEDEAO a ordonné une enquête de son Comité des affaires politiques. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a demandé le démantèlement des groupes de vigilants. Le Secrétaire général de l’ONU António Guterres a condamné les violences le 27 avril, jour de la fête nationale sud-africaine, rappelant à Pretoria la solidarité que le continent lui avait témoignée durant l’apartheid.

Cette solidarité est précisément ce que les manifestants piétinent. L’Afrique du Sud doit sa libération, entre autres, aux sacrifices diplomatiques et financiers du Nigeria, du Ghana, du Zimbabwe et du Mozambique durant des décennies de lutte anti-apartheid. Ces mêmes pays sont aujourd’hui sommés d’évacuer leurs ressortissants.

Le président Cyril Ramaphosa a reçu son homologue mozambicain Daniel Chapo à Pretoria le 6 mai et lui a assuré que les Sud-Africains ne sont « pas fondamentalement xénophobes ». Le discours ne suffit pas à effacer les images. Une nouvelle vague de manifestations anti-migrants était attendue entre le 4 et le 8 mai, selon le Haut-Commissariat nigérian, qui a maintenu ses dispositifs de sécurité consulaire. Les élections locales, prévues d’ici janvier 2027, s’annoncent comme le prochain terrain d’exploitation de cette hostilité — avec, en toile de fond, une facture économique et diplomatique que l’Afrique du Sud seule devra régler.

4 réflexions au sujet de “Xénophobie : comment les Sud-Africains se tirent une balle dans le pied”

  1. Je crois à la psycho généalogie qui affirme que les traumatismes individuels, familiaux, communautaires et nationaux passent d’une génération à une autre

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    (@_@)

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  2. -En 1882, les USA rachètent des terres en Afrique, nomment le pays Libéria et des anciens esclaves noirs s’y installent avant d’instaurer un système ségrégationniste contre les « natives » (autochtones) qui vivaient là depuis des siècles. Cette situation conduira au coup d’état de Samuel DOE, un « native », puis à la guerre civile

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    (@_@)

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  3. L’être humain applique presque toujours aux autres les traumatismes violents qu’il a subi.
    En 1822, les esclaves américains affranchis ont instauré un état ségrégationniste au Libéria contre les « natives (africains autochtones ) jusqu’à l’arrivée du sergent DOE au pouvoir par un putsch qui a plongé le pays dans la guerre civile

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    (@_@)

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