Au Sahel, l'Algérie mise sur le gaz et le Maroc sur le capital : deux stratégies pour deux rivaux

Il y a quelque chose de presque symétrique dans ce qui se joue en ce moment au Sahel. D’un côté, Alger réconcilie ses ambassadeurs avec Niamey, inaugure une centrale électrique au Niger et valide, le 3 juin 2026, l’étude de faisabilité finale d’un gazoduc continental vieux de quarante ans de projets. De l’autre, Rabat obtient de Bamako le retrait de la reconnaissance de la RASD, supprime les formalités de voyage pour les Maliens et laisse le patronat malien annoncer, le 1er juin, la relance d’un Conseil d’Affaires bilatéral. Deux séquences, deux pays, deux méthodes — mais un seul théâtre et une seule logique : recomposer à son profit les alliances d’une région en plein basculement.

Alger joue la carte de l’énergie et du temps long

La réconciliation algéro-nigérienne n’est pas un simple dégel diplomatique. Elle s’est construite méthodiquement depuis novembre 2025, sur fond de crise ouverte : au printemps 2025, la destruction d’un drone malien par l’armée algérienne avait provoqué le rappel collectif des ambassadeurs des trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES). Un an plus tard, le Niger a décidé de sortir de la brouille en premier — et Alger a su saisir l’ouverture.

La visite du général Tiani à Alger les 15 et 16 février 2026, puis celle du Premier ministre algérien Sifi Ghrieb à Niamey fin mars, ont structuré ce rapprochement autour d’un projet concret : le gazoduc transsaharien (TSGP), qui doit acheminer le gaz nigérian jusqu’aux côtes algériennes, et de là vers l’Europe. Le 3 juin 2026, à la 5e réunion ministérielle du comité de pilotage du projet, l’étude de faisabilité actualisée a été validée et le lancement des travaux sur le tronçon algérien annoncé. Le projet pétrolier Kafra, sur sol nigérien, entre en exploitation dès juillet. Une centrale électrique de 40 MW offerte par Alger au Niger a été inaugurée le même jour. Ce n’est pas de la diplomatie : c’est de l’ingénierie politique doublée d’ingénierie tout court.

La stratégie algérienne au Sahel s’articule autour d’une constante : la diplomatie de l’énergie. Sonatrach précède les ambassadeurs, les infrastructures consolident ce que les discours promettent. Une vision de puissance régionale classique — lente, structurante, peu spectaculaire — qui parie sur le fait que les pipelines durent plus longtemps que les régimes.

Rabat joue la carte du capital et de la normalisation rapide

La méthode marocaine au Mali est d’une autre nature. Elle est plus rapide, plus visible et délibérément plus politique dans sa forme. Le retrait malien de la reconnaissance de la RASD, le 10 avril 2026, a constitué le geste inaugural d’une séquence qui s’est enchaînée à un rythme inhabituel : suppression de l’autorisation électronique de voyage pour les Maliens moins de trois semaines plus tard, annonce de la Commission mixte de coopération prévue à Bamako avant la fin de l’année, et relance du Conseil d’Affaires Mali-Maroc avec la désignation de ses deux co-présidents.

Rabat ne construit pas de gazoduc. Il construit un écosystème économique : investissements croisés, partenariats entre opérateurs, missions économiques, secteurs ciblés — immobilier, agriculture, énergie, infrastructures, services. La Confédération Générale des Entreprises du Maroc (CGEM) et le Conseil National du Patronat du Mali (CNPM) sont les instruments de cette pénétration. Une diplomatie du capital privé qui prend le relais de la diplomatie d’État — ou qui la prolonge sous une autre forme.

Le Maroc dispose en outre d’un levier qu’Alger ne peut pas utiliser dans la région : son Initiative Atlantique, qui propose aux pays enclavés du Sahel, dont le Mali, un accès stratégique à l’océan. Bamako a quitté la CEDEAO et cherche à diversifier ses débouchés : cette offre n’est pas anodine.

Une rivalité structurelle qui se joue sur un terrain nouveau

Ce qui est frappant, c’est que les deux puissances maghrébines semblent avoir tiré les mêmes conclusions du basculement sahélien post-2023 : les régimes militaires de l’AES sont là pour durer, les anciens partenaires occidentaux ont perdu la main, et la fenêtre pour repositionner ses intérêts est ouverte — mais pas indéfiniment.

Alger et Rabat ne jouent pas dans les mêmes pays, ce qui n’est pas un hasard. Les tensions entre l’Algérie et le Mali restent vives — Bamako a officiellement qualifié Alger d’État soutenant le terrorisme. Le Maroc, lui, a su lire l’isolement diplomatique de Bamako et en faire une opportunité. Réciproquement, Alger a trouvé dans le Niger de Tiani un partenaire moins idéologiquement hostile et plus directement intéressé par les retombées économiques du TSGP.

La compétition entre les deux capitales maghrébines pour l’influence au Sahel n’est pas nouvelle. Ce qui est nouveau, c’est qu’elle se mène désormais sans écran : sans la France, sans la CEDEAO, sans les cadres multilatéraux habituels. Chacun avance ses pions directement, avec ses propres instruments — le gaz d’un côté, le capital de l’autre. Dans les deux cas, l’objectif n’est pas humanitaire. Il est stratégique. La question qui reste ouverte est de savoir si les pays du Sahel, pris entre ces deux logiques de puissance, parviendront à en tirer un avantage réel — ou s’ils changeront simplement de tutelles.

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