Il y a deux ans, ils partageaient une cellule de prison et un slogan — « Diomaye moy Sonko ». Ce mardi 2 juin 2026, Ousmane Sonko tenait une conférence de presse en face de l’École de police de Dakar, seul, face aux caméras, pour raconter comment le président de la République l’avait écarté du gouvernement. La boucle est bouclée. La rupture, officielle.
Mais derrière le récit victimaire soigneusement construit, une réalité s’impose : Sonko ne subit pas. Il manœuvre.
Diomaye a appuyé sur la détente, Sonko tenait déjà le pistolet
Le limogeage du 22 mai n’est pas tombé du ciel. Sonko l’a dit lui-même lors de sa déclaration : deux rencontres précédentes avaient déjà porté sur une éventuelle séparation. Il aurait même, selon ses propres mots, proposé à Bassirou Diomaye Faye de retourner devant l’Assemblée nationale après les législatives de novembre 2024 — proposition déclinée. En d’autres termes, la rupture était négociée, anticipée, presque coconstruite. Ce que Diomaye a fait le 22 mai, c’est appuyer sur la détente d’une arme que Sonko avait lui-même chargée.
La question n’est donc pas de savoir qui a rompu. Elle est de savoir qui sort gagnant de cette rupture. Et à ce jeu, Sonko a une longueur d’avance.
Diomaye, otage de sa propre majorité
C’est là que la critique doit se poser avec netteté. En limogeant Sonko sans accord avec le PASTEF, Diomaye a commis une faute politique majeure : il gouverne désormais contre sa propre majorité parlementaire. Le nouveau gouvernement d’Ahmadou Al Aminou Lô compte trente ministres, aucun estampillé PASTEF — ou presque, puisque plusieurs cadres du parti ont rejoint l’exécutif en dépit de la consigne officielle de boycott, révélant au passage les fissures internes du mouvement.
Mais ce paradoxe ne profite pas à Diomaye. Il l’expose. Gouverner avec une majorité hostile à l’Assemblée nationale, dans un pays où la dette atteint 132 % du PIB selon le FMI et où un accord avec le Fonds a échoué en novembre 2025, relève de l’acrobatie budgétaire autant que politique. Chaque projet de loi, chaque budget, chaque réforme devra passer par un hémicycle que préside désormais Sonko.
Le président a voulu s’affranchir d’une tutelle. Il s’est offert un contre-pouvoir permanent.
Sonko, stratège ou tribun ?
Lors de sa conférence de presse de ce mardi, Sonko ne parle plus en chef de gouvernement. Il parle en recours. Ses mots sont calibrés pour l’histoire : il insiste sur les principes démocratiques, la place de la majorité dans l’exécutif, les désaccords sur la dette et la justice. Il pose les jalons d’un récit cohérent pour 2029 — celui d’un homme trahi par un pouvoir qui a abandonné la rupture promise.
Le congrès du PASTEF annoncé pour le 6 juin prochain va plus loin qu’une réunion interne ordinaire. C’est un acte fondateur : transformer un mouvement de protestation en parti d’État en attente de reconquête. Structurer le « bloc populaire », clarifier le rapport entre le parti et l’État, former les cadres — autant de formules qui sonnent comme un programme de gouvernement en gestation.
Le vrai perdant de cette séquence
On peut critiquer Sonko sur bien des points — son autoritarisme supposé, ses ambiguïtés sur la justice, son bilan à la Primature que ses adversaires scruteront à la loupe. Mais dans cette séquence précise, le perdant politique s’appelle Diomaye.
Il avait été élu avec 54 % des voix en mars 2024, porté par une vague populaire que Sonko avait générée. Il gouverne aujourd’hui sans le parti qui lui a offert le pouvoir, sans majorité acquise à sa cause au sein de l’exécutif, et face à un opposant qui dispose de 132 sièges sur 165 à l’Assemblée nationale. Il a voulu affirmer son autorité présidentielle. Il a obtenu un isolement politique sans précédent pour un chef d’État à mi-mandat.
Le second tour de 2024 n’a pas eu lieu dans les urnes. Il se joue maintenant, dans les institutions, dans les rues, et dans les congrès. Et Sonko, pour l’instant, mène aux points.



