Malgré les millions de francs CFA investis, les campagnes de sensibilisation à répétition et les projets de développement, la commune de Za-Kpota demeure l’un des principaux épicentres de l’exode et de la traite des mineurs au Bénin. Face à un phénomène qui a la peau dure, l’heure n’est plus à la diplomatie communautaire, mais à la traque impitoyable des réseaux de recruteurs.
L’histoire s’est répétée, une fois de trop, il y a tout juste trois jours. À la frontière, l’interception d’un véhicule suspect a permis de soustraire des griffes de convoyeurs une énième vague d’enfants mineurs, entassés et en partance pour les plantations et les marchés des pays voisins, notamment la Côte d’Ivoire. Le point commun de certains de ces visages apeurés ? Ils venaient de Za-Kpota.
Cette commune du département du Zou traîne depuis des décennies une réputation dont elle se serait bien passée : celle d’un réservoir inépuisable pour les réseaux de traite et de trafic de main-d’œuvre infantile. Pourtant, ce dernier drame ne survient pas dans un désert institutionnel. Il intervient alors même que le gouvernement béninois vient de relancer en grande pompe sa campagne nationale « Tolérance Zéro au travail des enfants », adossée à la toute nouvelle Politique nationale de protection de l’enfant 2026-2035. Alors, pourquoi le mécanisme coince-t-il toujours à Za-Kpota ?
L’échec des stratégies classiques : quand le développement ne suffit plus
Depuis le début des années 2000, Za-Kpota est le terrain de jeu favori des Partenaires Techniques et Financiers (PTF) et des ONG. Écoles construites, cantines scolaires financées, groupements de femmes subventionnés, transferts monétaires… Tout l’arsenal du développement communautaire y a été déployé pour briser le cercle vicieux de la pauvreté, souvent brandie comme la cause originelle du trafic. « La pauvreté explique le départ, mais elle n’excuse plus la complicité. À Za-Kpota, le trafic est devenu une industrie culturelle et économique rationalisée. », pourra – t on dire désormais.
Le phénomène a drastiquement reculé, il faut le reconnaitre. Mais il n’est pas enrayé. Et comme le dit l’adage, “tant qu’il reste à faire, rien n’est fait”. La réalité du terrain est implacable. Malgré ces efforts colossaux, le logiciel mental local n’a pas totalement pivoté. L’envoi d’un enfant « à l’aventure » en Côte d’Ivoire ou au Nigeria est encore perçu par certaines familles comme un rite de passage, un investissement financier ou une charge parentale déléguée. Les infrastructures ont changé, mais les habitudes ont la peau dure. Les projets passent, les filières de recrutement restent.
En dehors de ce qui est vu, il y a ce qu’on ne voit pas. Beaucoup d’enfants et de jeunes vont toujours au Nigéria voisins Malgré tout. Sans oublier les nombreuses filles qui sont placées dans le travail domestique dans les grandes villes du Bénin et dont ce sont les parents qui bénéficient de leurs salaires, nous confie un acteur social local qui a requis l’anonymat. Même s’il reconnait que beaucoup de choses ont change, il appellee les autorités à ne pas lâcher prise.
Le maillon fort du trafic : les recruteurs locaux
Si les enfants continuent de fuir Za-Kpota, c’est parce que l’offre rencontre une demande parfaitement structurée par des intermédiaires véreux. Ces « placeurs » ou « recruteurs » ne sont pas des inconnus armés venus de l’extérieur ; ce sont souvent des enfants du terroir, des oncles, des cousins, ou des notables respectés de la communauté.
Ceux-ci exploitent la détresse économique ou la naïveté des parents en leur promettant une scolarisation ou un apprentissage doré à l’étranger pour leur progéniture. En réalité, les enfants finissent soumis aux pires formes de travail : travaux forcés dans les champs de cacao, commerce ambulant de subsistance ou domesticité abusive. Pendant ce temps, les trafiquants engrangent de larges bénéfices, protégés par le silence coupable et l’omertà villageoise.
Face à ce constat acquis au prix de décennies d’impasse, la stratégie passive de la sensibilisation lénifiante montre ses limites objectives. Pour délivrer définitivement les enfants de Za-Kpota, l’État et ses partenaires doivent opérer un virage stratégique radical, marquant une transition brutale de la prévention sociale vers la répression judiciaire implacable.
Cette rupture indispensable exige d’abandonner les méthodes d’hier au profit d’une stratégie de choc bien plus efficace. Concrètement, là où l’on se contentait autrefois de sensibiliser les parents par des causeries morales, il faut désormais acter leur responsabilité pénale et poursuivre les complices en justice. De même, au lieu de concentrer l’essentiel des ressources sur la prise en charge post-interception des enfants déjà victimes, l’effort doit se déplacer en amont vers le démantèlement pur et simple des réseaux criminels par infiltration policière par exemple. Enfin, l’approche traditionnelle qui faisait une fixette unique sur la vulnérabilité économique des ménages doit s’effacer devant une focalisation absolue sur la criminalité des rabatteurs et des intermédiaires.
La piste la plus sérieuse consiste donc à asphyxier les réseaux en ciblant directement les cerveaux du trafic. Les lois existent au Bénin, notamment le Code de l’enfant qui criminalise sévèrement ces pratiques. Ce qui manque, c’est l’application chirurgicale et systématique de la force publique là où le mal prend sa source. Il s’agit désormais de déployer des unités d’enquête spécialisées au cœur même des arrondissements de Za-Kpota, de traquer les flux financiers suspects alimentant ces filières et de prononcer des peines de prison fermes et exemplaires pour chaque recruteur arrêté. La peur doit changer de camp. Dès lors que le métier de « trafiquant d’enfants » deviendra hautement risqué et économiquement suicidaire, la filière s’effondrera d’elle-même.
La mairie de la commune de Za-Kpota doit elle aussi prendre le taureau par les cornes pour effacer cette mauvaise reputation de sa competence territoriale. Le nouvel exécutif qui vient de fait 100 jours de gestion doit inscrire cette thématique dans ses priorités. Il y va du développement de la commune qui ne peut se faire sans les bras valides dont l’avenir est mis à rude épreuve.
L’avenir de milliers de mineurs de Za-Kpota ne peut plus être indexé sur des projets de développement aux résultats lents et diffus. L’interception d’il y a trois jours doit sonner comme le tocsin de la dernière chance. Pour que Za-Kpota cesse d’être synonyme de calvaire infantile, la justice béninoise doit frapper fort, vite, et sans trembler.
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