Verrouiller l’accès étranger à ses technologies les plus avancées : un mois après les restrictions américaines sur Fable 5 et Mythos 5 d’Anthropic, la Chine envisagerait de faire de même avec ses propres modèles d’intelligence artificielle. Selon Reuters, le ministère chinois du Commerce a organisé le mois dernier des réunions avec les principaux acteurs technologiques du pays pour discuter d’une restriction de l’accès international à ses systèmes d’IA les plus performants, y compris ceux non encore commercialisés.
Le précédent américain, entre suspension et volte-face
Le 12 juin, le département du Commerce américain avait ordonné à Anthropic de suspendre l’accès de Fable 5 et Mythos 5 à tout ressortissant étranger, une mesure inédite appliquant pour la première fois un contrôle à l’export à un grand modèle de langage plutôt qu’à des semi-conducteurs. Faute de pouvoir vérifier la nationalité des utilisateurs en temps réel, Anthropic avait dû désactiver les deux modèles pour l’ensemble de sa clientèle mondiale. Le secrétaire au Commerce Howard Lutnick a finalement levé les restrictions sur Fable 5 le 30 juin, permettant sa réactivation dès le 1er juillet. Mythos 5, jugé plus sensible pour ses capacités en cybersécurité, reste réservé à certaines organisations américaines validées.
Un dossier porté par le ministère du Commerce
Alibaba et ByteDance figuraient parmi les entreprises conviées à ces échanges, rapporte Reuters, citant trois personnes informées des discussions mais s’exprimant sous couvert d’anonymat. Les discussions porteraient sur deux catégories de modèles : les versions propriétaires, à code fermé, et les versions open source plus largement diffusées. Le vol ou la fuite non autorisée de technologies d’IA sensibles pourrait par ailleurs basculer sous le régime pénal réservé aux atteintes à la sécurité nationale, selon ces mêmes sources, qui évoquent aussi de nouvelles limites sur les entités autorisées à financer les startups nationales du secteur. La portée exacte de ces mesures resterait en discussion, certaines sources précisant qu’elles pourraient ne concerner que les futurs modèles.
Un risque de fracture pour les pays hors de la course
Ce resserrement simultané des deux principales puissances de l’intelligence artificielle fragiliserait en premier lieu les régions qui n’ont pas développé leurs propres modèles de fondation. L’Afrique, largement dépendante de l’accès à des modèles étrangers ouverts ou low-cost pour ses usages numériques émergents, verrait ses options se réduire si les modèles chinois les plus performants suivent le même chemin que les modèles américains. L’Europe, malgré ses ambitions affichées via des projets de souveraineté numérique, resterait pour l’instant dans une position similaire : dépendante des deux blocs pour l’accès aux modèles de pointe, sans alternative domestique à la même échelle. Pour l’ensemble des pays industrialisés n’ayant pas investi massivement dans leurs propres capacités de calcul et d’entraînement, le risque serait de se retrouver cantonnés à des modèles de second rang, pendant que Washington et Pékin réserveraient leurs technologies les plus avancées à des cercles d’utilisateurs validés. Reuters n’a pas pu établir précisément les modalités techniques qu’emprunteraient d’éventuelles restrictions chinoises. Le ministère du Commerce chinois n’a pas répondu publiquement aux sollicitations sur ce dossier.


