Bénin : Mathieu Kérékou, le retour gagnant du « Caméléon » sous le manteau du démocrate

Dans l’histoire politique mouvementée du Bénin, le destin de Mathieu Kérékou demeure une énigme fascinante et un cas d’école. Après près de dix-neuf ans d’un pouvoir autoritaire d’inspiration marxiste-léniniste et une défaite historique à la présidentielle de 1991, l’ancien général militaire a orchestré un spectaculaire retour aux affaires en 1996. Surnommé « Le Caméléon », Kérékou est parvenu à se réinventer en leader démocrate, dirigeant le pays pendant une nouvelle décennie de stabilité institutionnelle.

L’histoire de Mathieu Kérékou au sommet de l’État s’ouvre en octobre 1972 à la suite d’un coup d’État militaire. Pendant près de deux décennies, il façonne la République populaire du Bénin sous une bannière marxiste-léniniste stricte. Mais à la fin des années 1980, asphyxié par une crise économique dévastatrice et une pression sociale grandissante, le régime s’effrite et finit par s’effondrer.

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Plutôt que d’enfoncer le pays dans l’affrontement ou la guerre civile, Mathieu Kérékou fait preuve d’une lucidité politique remarquable. En février 1990, il convoque la tenue de la Conférence des forces vives de la Nation. Pionnière en Afrique subsaharienne, cette assemblée amorce la transition démocratique. Kérékou accepte alors d’abandonner ses prérogatives exécutives au profit d’un gouvernement de transition dirigé par Nicéphore Soglo, remettant en jeu son mandat lors du scrutin présidentiel de mars 1991. Démocratiquement battu par Soglo, il s’incline, s’efface avec retenue et entame ce que la plupart des observateurs pensaient être une retraite définitive.

L’éclipse politique et la résurrection de 1996

Commence alors pour l’ancien homme fort du Bénin, une traversée du désert de cinq années. Loin du tumulte médiatique et de la scène publique, retiré dans sa résidence, Kérékou observe avec attention la gouvernance de son successeur. Les réformes économiques libérales et les programmes d’ajustement structurel menés par Nicéphore Soglo redressent les finances publiques mais entraînent un coût social élevé, suscitant des mécontentements au sein des populations.

Le caméléon profite alors des divisions de la classe politique et des déceptions de la Société civile, pour préparer méticuleusement son retour. Lors de l’élection présidentielle de mars 1996, il se présente sous la bannière d’une vaste coalition. Au premier tour, il talonne le président sortant avec 34 % des voix contre 35,7 % pour Soglo. À la faveur d’un jeu d’alliances décisif entre les deux tours — rassemblant notamment les figures de proue de l’opposition comme Adrien Houngbédji et Bruno Amoussou —, « Le Caméléon » crée la surprise. Le 18 mars 1996, il l’emporte avec plus de 52 % des suffrages exprimés. La deuxième alternance démocratique béninoise est scellée : l’ancien dictateur est porté au pouvoir par les urnes.

Dix ans de gouvernance sous l’ère de la « démocratie apaisée »

Ce retour au Palais de la Marina soulevait de nombreuses inquiétudes quant à la survie du jeune modèle démocratique béninois. Cependant, Kérékou détrompe rapidement ses détracteurs en revêtant pleinement les habits de dirigeant constitutionnel. Son second passage aux affaires, qui s’étendra de 1996 à 2006 après sa réélection en 2001, est placé sous le signe de la « démocratie apaisée ». Tout au long de ces deux mandats successifs de cinq ans, il veille au respect des institutions républicaines, favorise le dialogue avec les partenaires sociaux et garantit les libertés fondamentales et la liberté de la presse.

En avril 2006, au terme de ses dix années consécutives d’exercice du pouvoir exécutif, Mathieu Kérékou quitte définitivement la présidence. Confronté à la limite d’âge et au nombre de mandats fixés par la Constitution de 1990, il refuse toute velléité de révision constitutionnelle de convenance. En remettant le pouvoir à Thomas Boni Yayi, il confirme sa métamorphose réussie. Figure incontournable de la vie politique béninoise, l’homme aura incarné à lui seul la mutation du Bénin, passant de la rigueur du régime militaire à la maturité d’une démocratie pluraliste respectée.

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