Quatre pays producteurs de cacao ont signé le 14 juillet 2026 un pacte pour limiter l’exportation de fèves non transformées. La Côte d’Ivoire, le Ghana, le Nigeria et le Cameroun ont scellé à Abuja la Déclaration créant l’Alliance pour la valorisation du cacao, un texte qui s’ajoute à une liste déjà longue de mesures similaires prises depuis deux ans sur tout le continent, de l’or guinéen au lithium zimbabwéen en passant par le coton béninois.
Cacao, or et lithium : trois filières, une même contrainte
Les quatre signataires du pacte cacaoyer pèsent à eux seuls environ deux tiers de l’offre mondiale de fèves. Pourtant, moins de 40 % du cacao ivoirien est transformé sur place, malgré la présence d’usines de CEMOI ou de Barry Callebaut, selon les données citées par le Conseil du Café-Cacao. Transformer une fève en chocolat fini multiplierait pourtant sa valeur par 5 à 10. L’un des moteurs de cette alliance reste le règlement européen sur la déforestation (EUDR), qui entrera en vigueur le 30 décembre 2026 et imposera aux importateurs de prouver la traçabilité de leurs achats — une exigence que les pays signataires veulent satisfaire via leurs propres systèmes nationaux plutôt que via un cadre imposé depuis Bruxelles.
En Guinée, la logique a pris la forme d’un décret. Le président Mamadi Doumbouya a annoncé le 19 juin 2026 la fin de l’exportation d’or brut, formalisée depuis par le décret D/2026/0212/PRG/SGG. Seul l’or affiné à 99,5 % minimum, certifié par une raffinerie agréée, pourra désormais quitter le territoire, avec une période transitoire de 90 jours pour les opérateurs. « L’or guinéen sera fondu, certifié et valorisé en Guinée avant d’être exporté », avait déclaré le chef de l’État. La future raffinerie de Gbessia, Nimba Gold Refinery, doit traiter jusqu’à 4 000 kilogrammes d’or par jour. Or la production nationale, évaluée à 6 milliards d’euros par an, ne laisse actuellement au pays que moins de 1 % de cette valeur.
Au Zimbabwe, la bascule a été plus abrupte encore. Le 25 février 2026, le gouvernement a interdit sans délai toute exportation de concentré de lithium, y compris les cargaisons déjà en transit vers les ports. La mesure, initialement prévue pour janvier 2027, a été avancée après que des opérateurs ont, selon les autorités, accéléré leurs extractions pour écouler un maximum de brut avant l’échéance. Deux mois plus tard, le pays a expédié sa première cargaison de sulfate de lithium — produit vendu environ trois fois plus cher que le concentré — depuis une usine construite pour 400 millions de dollars par le groupe chinois Zhejiang Huayou Cobalt. La décision a fait grimper les cours du lithium carbonate de plus de 9 % sur le marché de Guangzhou en quelques heures.
Bauxite, phosphate et diamant : la même équation ailleurs sur le continent
La Guinée applique une stratégie identique à sa bauxite, dont elle détient près d’un tiers des réserves mondiales. Depuis 2022, le gouvernement pousse les compagnies minières à construire des raffineries d’alumine sur place. Trois sont aujourd’hui en chantier — du jamais-vu depuis l’indépendance du pays — portées par les groupes chinois SPIC, West China Alumina Guinea et Chalco, pour un investissement cumulé dépassant 2 milliards de dollars.
Le Maroc suit une trajectoire différente mais parallèle sur le phosphate, dont il détient 68 % des réserves mondiales connues selon l’USGS. Plutôt que d’exporter la roche brute, le groupe public OCP a orienté sa production vers des engrais complexes à plus forte valeur — DAP, MAP, triple superphosphate — avec un investissement de 20 milliards de dirhams pour produire de l’ammoniac vert. Ce modèle inspire désormais le Sénégal : le premier ministre Ousmane Sonko a annoncé vouloir « mettre un terme » à l’exportation brute de ses propres phosphates, en s’inspirant explicitement du parcours marocain.
Sur le diamant, trois trajectoires coexistent. Le Botswana, premier producteur africain avec 25 millions de carats en 2023, a bâti en plusieurs décennies un modèle de rapatriement progressif de la taille via un partenariat de long terme avec De Beers — un secteur qui représente 80 % de ses exportations. La République démocratique du Congo, elle, vient tout juste de s’engager dans cette voie : un accord conclu il y a trois semaines avec la société suisse ADEX doit permettre de tailler et polir des pierres sur place, alors que la quasi-totalité de la production congolaise part aujourd’hui brute vers Anvers, Dubaï, Mumbai ou Tel-Aviv. La Namibie, restée dépendante de l’exportation de brut, a vu ses revenus diamantaires chuter de 33 % en 2024, contribuant au ralentissement de sa croissance.
Le pétrole et le coton, deux cas déjà mesurables
Le cas le plus abouti reste celui du pétrole nigérian. Depuis son entrée en service progressive en 2024, la raffinerie du groupe Dangote, d’une capacité de 650 000 barils par jour portée depuis à 1,4 million, a bouleversé les flux régionaux. Les importations ouest-africaines de produits raffinés ont chuté de 23 % entre avril et mai 2026 selon les données S&P Global. Le groupe a néanmoins dû importer pour la première fois du brut émirati, faute d’un approvisionnement suffisant de la compagnie publique nigériane NNPC — un paradoxe pour un pays qui exporte près de 70 % de sa production. Aliko Dangote a par ailleurs choisi début juillet 2026 le site kényan de Lamu pour bâtir une seconde méga-raffinerie, écartant la Tanzanie initialement envisagée avec le Kenya et l’Ouganda.
Au Bénin, premier producteur africain de coton, le mouvement est déjà visible dans les statistiques du commerce extérieur. Selon l’Institut national de la statistique, la baisse des exportations de coton brut enregistrée au troisième trimestre 2025 s’explique par une volonté assumée de privilégier la transformation locale, portée notamment par la zone industrielle de Glo-Djigbé et son complexe intégré Benin Textile Corporation. Un kilogramme de coton brut se négocie environ 1 dollar ; transformé en tissu, sa valeur peut atteindre 10 dollars, et jusqu’à une vingtaine de dollars sous forme de vêtement fini.
Une contrainte commune : convaincre les marchés internationaux
Dans chacun de ces cas, la question posée aux acheteurs reste similaire : un produit raffiné ou transformé localement obtiendra-t-il la même reconnaissance que celui certifié à Zurich, Anvers ou Bruxelles ? La charte Responsible Gold Guidance de la LBMA exige des audits indépendants pour l’or, le Processus de Kimberley encadre le diamant depuis 2000, et le règlement européen sur la déforestation s’apprête à faire de même pour le cacao. Selon une estimation de la Banque africaine de développement, un continent cantonné au rôle de fournisseur de matière première ne capterait que 55 milliards de dollars sur un marché mondial des batteries et véhicules électriques évalué à 8 800 milliards de dollars d’ici 2025.



