Chaque année, dès les derniers coups de sifflet des examens scolaires de fin d’année, les rues des grandes villes béninoises changent de visage. De Cotonou à Parakou, en passant par Abomey-Calavi et Porto-Novo, une nouvelle main-d’œuvre envahit les marchés, les ateliers et les commerces. Ce sont les vacanciers. Élèves et étudiants se lancent dans ce qu’il est convenu d’appeler les « jobs de vacances ». L’objectif affiché est noble : constituer une petite épargne pour épauler des parents souvent asphyxiés par les charges financières. Pourtant, derrière cette louable volonté se cache une réalité beaucoup plus sombre.
Dans cette ruée vers le gain temporaire, tout n’est pas bon à prendre, et ce sont les plus vulnérables, les mineurs, qui en paient le prix fort. Si certains adolescents trouvent refuge dans des salons de coiffure, des ateliers de couture ou des boutiques de vente de fournitures scolaires, d’autres atterrissent dans des zones de non-droit pour leur âge. C’est le cas flagrant des buvettes, des maquis et des bars. Dans ces lieux de divertissement nocturne, un phénomène alarmant s’observe à chaque période de vacances scolaires : la prolifération de jeunes filles serveuses, dont la majorité n’est visiblement pas atteinte.
Attirées par la promesse d’un salaire mensuel rapide ou comptant sur la générosité incertaine des clients à travers les pourboires, ces adolescentes troquent leurs cahiers contre des plateaux de bières. Le constat sur le terrain est sans appel. Ce milieu de la nuit n’offre absolument aucune garantie sécuritaire, morale ou psychologique aux enfants. Vente d’alcool, tabagisme passif, exposition continue à des musiques assourdissantes et à des langages grossiers constituent le quotidien de ces travailleuses d’un été. Plus grave encore, ces jeunes filles se retrouvent confrontées au harcèlement sexuel, aux avances pressantes de clients majeurs et parfois à des réseaux de prostitution déguisés. Loin de les préparer à la rigueur de l’école, ces environnements pervertissent leur perception du gain et brisent net leur élan académique. Nombreuses sont celles qui, après avoir goûté à l’argent facile et subi les traumatismes de la nuit, ne retrouvent plus jamais le chemin des classes à la rentrée suivante.
La responsabilité parentale en question : entre précarité et démission
Face à ce tableau reluisant de dangers, une question légitime brûle les lèvres : où sont les parents ? Le rôle premier de la famille reste la protection de l’enfant. Certes, la conjoncture économique actuelle impose des sacrifices, et l’initiative d’un enfant voulant aider ses géniteurs est appréciable. Mais cela ne saurait justifier qu’on jette des mineurs en pâture dans des lieux de débauche sous prétexte de chercher le prix des fournitures scolaires.
Il existe deux profils de parents dans cette crise. D’une part, ceux qui, acculés par la pauvreté, ferment les yeux par résignation, refusant de voir les risques encourus par leur progéniture tant qu’une recette minimale rentre à la maison. D’autre part, on assiste à une démission parentale pure et simple. Certains pères et mères abandonnent totalement l’autorité et le suivi de leurs enfants, les laissant libres de se louer au plus offrant. C’est un calcul à court terme.
Économiser quelques milliers de francs CFA sur les manuels scolaires aujourd’hui au prix de la dignité, de la santé psychologique et de l’avenir éducatif de sa fille est une faillite morale collective. Les parents doivent impérativement faire le tri des activités et interdire formellement les milieux nocturnes à leurs enfants mineurs.
Pour une intervention rigoureuse des autorités étatiques
Lorsque la cellule familiale faillit et se montre incapable de protéger sa progéniture, il revient à la puissance publique de s’interposer. Le Bénin dispose d’un arsenal juridique protecteur de l’enfance, notamment le Code de l’enfant, qui interdit le travail des mineurs dans des conditions dangereuses ou moralement préjudiciables. Malheureusement, l’application des textes sur le terrain durant les vacances scolaires souffre d’un cruel manque de suivi.
Les autorités étatiques, à travers les ministères de la Justice, des Affaires Sociales et du Travail, doivent passer de la sensibilisation à la répression sévère. Des contrôles inopinés et réguliers doivent être menés par la police républicaine et les inspecteurs du travail dans tous les débits de boisson, les buvettes et les boîtes de nuit du pays. Tout promoteur de bar, propriétaire de maquis ou gérant d’espace de loisirs qui accueille des élèves mineures comme serveuses doit être sévèrement puni.
La loi doit frapper avec la dernière rigueur : fermetures immédiates d’établissements, amendes lourdes et peines d’emprisonnement pour complicité de détournement de mineurs ou exploitation économique d’enfants. Rien ne peut justifier que des opérateurs économiques s’enrichissent en exploitant la vulnérabilité de la jeunesse scolaire béninoise.
Le job de vacances ne doit plus être le raccourci vers la délinquance ou la déscolarisation des filles. Il est temps que l’État siffle la fin de la récréation pour que la période des vacances reste ce qu’elle doit être : un temps de repos, de petits apprentissages sains et de préparation sereine de l’avenir de la nation.



