Au Bénin, la toponymie des grands établissements scolaires publics raconte une histoire en soi. Baptiser une infrastructure éducative n’a jamais été un simple acte administratif. C’est une démarche politique et patrimoniale, un choix délibéré d’inscrire dans la pierre et dans l’esprit de la jeunesse les valeurs de souveraineté, de résistance et de quête de l’excellence. Des bancs de Cotonou à Parakou, en passant par Abomey, les noms des lycées Béhanzin, Mathieu Bouké et Houffon forment une fresque mémorielle incontournable.
Pôle intellectuel historique du pays, le premier établissement public d’enseignement secondaire du Dahomey naît le 30 janvier 1913. D’abord Cours normal indigène, il devient en 1916 l’École Victor-Ballot, en hommage au premier gouverneur colonial français du Dahomey. Pendant plusieurs décennies, il forme l’élite administrative et politique du pays.
Mais à la veille de la célébration du premier anniversaire de l’Indépendance, le 31 juillet 1961, le président Hubert Maga prend un décret historique pour effacer les figures de la colonisation. Le lycée Victor-Ballot est rebaptisé lycée Béhanzin. En prêtant au prestigieux sanctuaire du savoir le nom du souverain d’Abomey (1889-1894), symbole continental de la résistance face à l’invasion étrangère et figure d’un patriotisme intransigeant, la jeune République a affirmé sa rupture avec le passé colonial et réhabilité la dignité nationale. Les Béninois connaissent dans leur grande majorité, d’une manière ou d’une autre le personnage de Bêhanzin. Mais ce n’est pas le cas pour tous les autres noms de baptême de ces lycées publics béninois.
Mathieu Bouké : L’hommage au pionnier rebelle du Septentrion
À Parakou, le principal lycée mixte de la région porte le nom de Mathieu Bouké depuis sa fondation en décembre 1964. Mais qui était cet homme dont la mémoire imprègne le Borgou ?
Né sous le nom de Bio Ousmane à Baragourou, Mathieu Bouké est recruté par les missionnaires catholiques de Péréré au début du XXe siècle. Il poursuit son cursus à Ouidah, puis rejoint l’École Normale de Dabou en Côte d’Ivoire, d’où il sort instituteur du cadre indigène. Considéré comme l’un des tout premiers fonctionnaires coloniaux du Nord-Dahomey, Mathieu Bouké s’illustre par sa rigueur mais surtout par sa désobéissance morale face aux arbitraires de l’administration coloniale.
Partout où il sert (Kouandé, Savè et Cotonou), il crée et anime des cours du soir pour adultes, incarnant un patriotisme précurseur. Intellectuel visionnaire, il s’attelle même à la rédaction d’une histoire du Grand Borgou. Directeur de l’École Primaire Publique Centre de Cotonou, il meurt de façon énigmatique et tragique en 1930 dans sa classe, emportant ses secrets et laissant son patriotisme pour héritage. En donnant son nom au Lycée de Parakou, l’État béninois a salué ce pionnier de l’instruction publique et héros anonyme, offrant à la jeunesse un modèle d’autodiscipline et de courage moral.
Le Lycée Houffon d’Abomey : La tradition au service de l’éducation féminine
À Abomey, la cité des rois, le Lycée Houffon s’enracine dans la tradition et la culture locales. Fondé en 1921 sous le nom de Cours normal d’instituteurs d’Abomey pour former les maîtres du Dahomey et des colonies de l’AOF, l’établissement évolue progressivement vers un haut lieu de l’instruction.
Rattaché au site historique d’Ayidjosso, cet établissement prend plus tard le nom de Lycée Houffon, devenant notamment un Foyer des jeunes filles d’exception. En portant une toponymie profondément liée à l’histoire royale d’Abomey, le lycée symbolise la transmission des valeurs culturelles et l’émancipation intellectuelle des femmes béninoises.
L’Histoire retient que Houffon (ou Hufon) fut le dernier roi du royaume Houéda (Xwéda) de Savi, couronné vers 1723-1725. Son royaume, pôle commercial majeur du XVIIIᵉ siècle près de l’actuelle Ouidah, fut conquis par le roi Agadja du Danxomè, conflit au cours duquel Houffon trouva la mort après une farouche résistance.



