Huit pour cent du PIB marocain : c’est la part qu’ont représentée, en 2024, les sommes envoyées par les Marocains résidant à l’étranger (MRE) à leurs familles restées au pays, selon les chiffres diffusés par le Fonds international de développement agricole (FIDA) à l’occasion de la Journée internationale des transferts familiaux. À l’échelle mondiale, ces flux ont presque doublé en dix ans, pour atteindre 729 milliards de dollars en 2025 — un record confirmé par le rapport Sending Money Home 2026, publié le 14 septembre dernier par l’institution basée à Rome.
Le calendrier interroge : le lendemain de cette publication, le Conseil d’administration du FIDA, réuni à Rome le 15 septembre 2026, examinait un projet destiné au Maroc, visant à faire en sorte que l’argent envoyé par les MRE ne serve plus seulement à couvrir les dépenses courantes des familles, mais devienne aussi un levier pour accéder au crédit bancaire. Rien ne permet d’affirmer que les deux événements sont liés — mais la proximité des dates place d’emblée l’annonce marocaine dans le sillage d’une actualité institutionnelle plus large que celle d’une simple initiative bancaire locale.
Un dispositif présenté comme une nouveauté marocaine
Le principe : rattacher, pour quatre mille foyers, l’argent régulièrement reçu de l’étranger à un dossier de demande de prêt — sans que cela n’ouvre un droit automatique au crédit. Salafin, la branche crédit à la consommation de Bank of Africa, sera chargée de concevoir avec Damane Cash un produit de petit montant taillé pour ce public particulier : des familles qui touchent un revenu régulier depuis l’étranger, mais que les grilles d’évaluation bancaires classiques laissent aujourd’hui de côté.
Pour porter cette expérimentation, Damane Cash s’appuiera sur cent points de contact répartis entre ses cinquante agences propres et cinquante détaillants sous franchise, chargés d’orienter les candidats et de monter leur dossier. Le volet crédit n’occupe qu’une partie du programme : la même enveloppe doit permettre l’ouverture de douze mille comptes ou portefeuilles électroniques et la distribution de quatre mille cartes bancaires, avec pour condition que sept inscrits sur dix utilisent effectivement leur compte par la suite. Quatre localités figurent parmi les candidates pour accueillir le pilote — Khouribga, Béni Mellal, Fquih Ben Salah et Figuig —, la sélection finale devant se limiter à une ou deux régions. Présentée comme une initiative bancaire marocaine, l’annonce a été reprise telle quelle par plusieurs médias. Un examen plus attentif des archives du FIDA révèle une histoire nettement moins locale.
Un cahier des charges écrit bien avant l’annonce
Le FIDA travaille sur les transferts marocains depuis plusieurs années, à travers sa Financing Facility for Remittances (FFR), un fonds doté de plus de 60 millions de dollars dédié au renforcement du lien entre transferts familiaux et développement rural. Cette action passe notamment par DigitRemit Morocco, un programme-cadre couvrant la période 2024-2028 et cofinancé par la délégation de l’Union européenne à Rabat. C’est dans ce cadre qu’un appel à propositions intitulé « Increase the impact of digital remittances in rural Morocco » a été publié en 2025 : il fixait déjà trois objectifs aux candidats — faciliter l’accès à des services de transfert digitaux abordables, promouvoir l’usage de produits financiers à valeur ajoutée adossés aux transferts (épargne, micro-assurance, finance agricole et crédit), et renforcer l’éducation financière des usagers.
Aucune communication publique ne confirme explicitement que le dispositif Damane Cash-Salafin est directement issu de cet appel à propositions DigitRemit Morocco. La concordance reste frappante : le volet crédit adossé aux transferts, présenté comme une nouveauté marocaine, correspond exactement au deuxième objectif fixé par le FIDA un an plus tôt. À défaut de lien formellement établi, tout indique que l’idée n’est pas née d’une initiative spontanée de Damane Cash ou de Salafin, mais qu’elle répond à un cahier des charges international dans lequel les acteurs marocains sont venus s’insérer.
Un précédent partenariat, financé dans le cadre du programme Platform for Remittances, Investments and Migrants’ Entrepreneurship in Africa (PRIME Africa) cofinancé par l’Union européenne, associait déjà le FIDA à l’opérateur de transfert d’argent Moneytrans. Les sources consultées ne précisent pas si ce projet relevait spécifiquement de la FFR ou d’un autre mécanisme FIDA ; ce qui est établi, c’est son ampleur : il visait à faire basculer vers des services digitaux dix-huit mille émetteurs marocains résidant en Belgique, en France, en Allemagne, en Italie, en Espagne et aux Pays-Bas, et à faire bénéficier trente et un mille cinq cents destinataires au Maroc, dont 30 % en zones rurales — des chiffres nettement supérieurs à ceux annoncés aujourd’hui pour le dispositif Damane Cash, de quoi s’interroger sur l’ampleur réelle du nouveau pilote.
Le budget associé au projet présenté le 15 septembre à Rome — 316 000 euros et quatre mille bénéficiaires selon les seules sources actuellement disponibles, aucun document primaire du FIDA n’ayant pu être consulté directement — paraît d’ailleurs minime au regard des 60 millions de dollars que mobilise la FFR à l’échelle mondiale. Ce contraste, à vérifier une fois le document officiel rendu public, suggère que le Maroc ne serait pas destinataire d’un grand programme dédié, mais plutôt le terrain d’un pilote resserré, avant une éventuelle montée en puissance.
Un précédent troublant en Ouzbékistan — à prendre comme une hypothèse, pas une preuve
Un rapprochement mérite d’être posé, avec la prudence qu’il impose. En Ouzbékistan, le FIDA a lancé, avec la banque Hamkorbank et l’Union européenne, un programme de « remittance-based credit scoring » : les transferts reçus par les familles, ainsi que l’épargne des travailleurs migrants revenus au pays, y sont reconnus comme preuve de capacité de remboursement, dans le cadre d’un bac à sable réglementaire supervisé par la banque centrale ouzbèke. Le nombre de ménages ciblés par ce programme : environ quatre mille — soit très exactement le chiffre annoncé pour le pilote marocain.
Aucune source consultée n’établit de lien direct entre les deux projets, et le FIDA n’a pas présenté le dispositif marocain comme une réplique du modèle ouzbek. Il s’agit ici d’une hypothèse de lecture, fondée sur une seule coïncidence chiffrée, qui mériterait d’être vérifiée directement auprès du FIDA avant d’être avancée comme un fait établi. Elle n’en demeure pas moins troublante : Pedro de Vasconcelos, responsable de la FFR au FIDA, a présenté le partenariat ouzbek comme un modèle pouvant servir de référence pour toute une région — une déclaration qui, sans le prouver, rend plausible l’idée d’un même gabarit méthodologique décliné d’un pays à l’autre selon les partenaires bancaires locaux disponibles.
Le Maroc n’est pas non plus un cas isolé sur le continent africain. Le FIDA a mené des diagnostics sur les transferts dans sept pays via le programme PRIME Africa — Gambie, Ghana, Sénégal, Kenya, Ouganda, Afrique du Sud et Maroc — et a identifié les procédures de vérification d’identité et de connaissance client (KYC) comme un frein majeur à l’inclusion financière des ménages ruraux à faibles revenus, en particulier des femmes. Au Kenya, un programme comparable mené avec des coopératives d’épargne et de crédit rurales (SACCOs) a permis à plus de 1 800 bénéficiaires d’ouvrir un compte pour la première fois, avec 44 % de femmes parmi les participants. D’autres déclinaisons existent en Amérique centrale et en Asie du Sud, via le programme ResilientRemit, lancé conjointement avec l’Union européenne au Honduras, au Sénégal et au Pakistan.
Ce que la communication officielle ne dit pas
Plusieurs zones d’ombre subsistent, qu’aucune des communications disponibles n’a pour l’instant éclaircies. Le montant exact du crédit, son taux d’intérêt et sa durée de remboursement n’ont pas été précisés. La méthodologie du « score transferts » — les critères précis pris en compte pour évaluer la capacité de remboursement d’un bénéficiaire à partir de son historique de réception d’argent — reste inconnue. Dans le cas ouzbek, le dispositif s’appuie explicitement sur un bac à sable réglementaire encadré par la banque centrale. Rien de tel n’a été mentionné pour le Maroc : aucune communication ne fait référence à un cadre spécifique défini par Bank Al-Maghrib pour ce type de notation basée sur les transferts, ce qui laisse ouverte la question du régulateur réellement impliqué dans la validation de la méthode.
Se pose enfin la question du rapport de force entre l’objectif affiché — faciliter l’accès au crédit pour des familles jusque-là exclues du système bancaire classique — et l’objectif implicite, plus stratégique, de bancariser une clientèle qui échappe encore largement aux circuits formels. Les chiffres du programme le suggèrent : sur les douze mille bénéficiaires visés pour l’ouverture d’un compte ou d’un portefeuille électronique, seuls quatre mille sont concernés par le volet crédit proprement dit. La priorité du dispositif semble donc moins d’ouvrir l’accès au financement que de capter, dans le système bancaire, une manne financière qui progresse chaque année : au premier semestre 2026 seul, les transferts des MRE ont atteint 61,48 milliards de dirhams selon l’Office des changes, en hausse de près de 10 % sur un an.
Une pièce d’un puzzle plus large
Replacé dans son cadre, le dispositif Damane Cash-Salafin ne ressemble pas à l’initiative isolée de deux acteurs marocains répondant à un besoin local — même si, en l’absence de document primaire du FIDA rendu public, cette lecture reste une hypothèse de travail plutôt qu’une certitude. Le programme DigitRemit Morocco, lui, est confirmé et documenté : il inscrit bien le volet crédit dans une stratégie internationale plus large, pilotée depuis Rome, qui vise à transformer les transferts familiaux — longtemps considérés comme une simple manne de consommation — en un outil de notation financière et de développement rural, déjà expérimenté sous des formes voisines en Asie centrale, en Afrique et en Amérique centrale.
Reste à savoir si le pilote marocain, à l’échelle volontairement modeste, sera suivi d’une montée en puissance comparable à celle observée avec Moneytrans il y a quelques années — ou s’il restera, comme tant d’expérimentations financées par les bailleurs internationaux, un projet pilote sans généralisation.



