Un consensus rare unit l’opposition démocratique vénézuélienne et l’extrême gauche chaviste contre l’accord pétrolier conclu entre Washington et Caracas. Le Parti communiste du Venezuela a dénoncé mardi une nouvelle et grave cession du patrimoine national, dans une déclaration reprise par l’agence UPI, tandis que l’opposante María Corina Machado réclame de son côté davantage de transparence sur les termes du texte.
Cette convergence politique unit un pays profondément polarisé et pose la question des conséquences à long terme d’un accord qui accorderait aux États-Unis le contrôle de production de 17 gisements pétroliers, représentant environ 65 milliards de barils de réserves, pour une durée de 100 ans.
Un scénario déjà vécu par le Venezuela
Le pays a connu une dynamique comparable à la fin des années 1990. En 1998, l’économie vénézuélienne traversait une crise sévère : plus de la moitié de la population vivait sous le seuil de pauvreté, l’inflation dépassait 30 % et les prix du pétrole s’effondraient, selon les données de l’Encyclopedia Britannica. Dans ce contexte, Hugo Chavez, ancien militaire candidat sur un programme anticorruption, remportait l’élection présidentielle du 6 décembre 1998 avec 56,2 % des voix, la plus large majorité jamais enregistrée pour ce type de scrutin dans le pays.
Le ressentiment envers les compagnies pétrolières étrangères avait alors nourri sa campagne. Dans les années 1990, plusieurs contrats permettaient à des opérateurs internationaux de ne payer qu’un taux d’imposition minimal, parfois inférieur à 1 %, sur des revenus d’extraction atteignant plusieurs milliards de dollars, selon les archives consultées sur la présidence de Chavez. Une fois au pouvoir, il avait entamé la reprise en main des actifs pétroliers, jusqu’à achever en 2007 la nationalisation complète de la ceinture pétrolifère de l’Orénoque.
Les États-Unis répètent-ils l’histoire ?
L’analyse publiée début septembre par Bloomberg Professional Services pose directement la question : l’accord signé avec la présidente par intérim Delcy Rodriguez risquerait de raviver des tensions nationalistes et un rejet de l’influence américaine, deux dynamiques que le pays semblait avoir dépassées ces dernières années. Le texte a été négocié avec un gouvernement que Bloomberg qualifie d’illégitime, en délicatesse avec le cadre légal vénézuélien, et présenté publiquement comme profitant avant tout aux intérêts américains.
L’universitaire Miguel Tinker Salas établit un parallèle plus ancien encore, remontant à l’époque du dictateur Juan Vicente Gómez, qui accordait au début du XXe siècle des concessions pétrolières très favorables aux trusts étrangers pour s’assurer un soutien international, selon des propos rapportés par le magazine Jacobin. Le contrat annoncé par Trump nous ramène à l’époque où le pétrole a été découvert pour la première fois, a-t-il déclaré.
L’analyse Bloomberg évoque également un risque pour l’opposition démocratique elle-même : ayant largement soutenu la pression américaine sur l’ancien régime de Nicolas Maduro, ses dirigeants pourraient désormais être associés à une politique perçue comme prédatrice par une partie de la population.
Rodriguez tente de défendre l’accord
La présidente par intérim a affirmé samedi, dans des propos télévisés, que l’accord apporterait prospérité et emplois au pays, promettant environ 19 dollars de profit par baril extrait pour l’État vénézuélien, selon le South China Morning Post. Sa position reste fragilisée par les critiques adressées à son gouvernement sur la gestion des séismes meurtriers survenus en juin, qui ont déjà entamé sa popularité.
L’analyste politique Benigno Alarcon estime que l’implication croissante d’entreprises et d’investisseurs américains pourrait progressivement inciter Washington à privilégier la stabilité du pouvoir en place plutôt qu’une transition démocratique rapide, un scénario qui éloignerait davantage encore le pays d’une sortie de crise institutionnelle.
Neuf mois après la capture de Maduro par l’armée américaine début janvier, le Venezuela reste dirigé par un gouvernement de transition dont la légitimité continue d’être contestée, tant par les partisans de l’ancien régime que par une partie de l’opposition qui avait pourtant soutenu l’intervention américaine.



