Alors que les démocraties modernes peinent parfois à asseoir leur autorité sur des bases juridiques solides, un regard vers le passé précolonial du Bénin révèle une structure étatique d’une rigueur absolue. Au XVIIe siècle, Dada Houégbadja, fondateur mythique du royaume du Danxomè (1645-1685), dotait son pays d’un corpus législatif révolutionnaire. Connues sous le nom de « Kandé Lissa » ou les 41 lois, ces prescriptions ne sont pas de simples coutumes, mais constituent la véritable première constitution du Danxomè.
Grâce aux travaux de recherche du professeur Jérôme Alladayè, de l’Université d’Abomey-Calavi, la profondeur de ce génie politique nous est aujourd’hui accessible, plongée dans un code où le mysticisme du chiffre 41 rencontre un pragmatisme étatique implacable. Dès l’article 2, le roi Houégbadja pose les jalons de ce qui ressemble à un domaine public national. S’il se proclame propriétaire de la terre des Guédévis par le droit de conquête, il s’interdit d’en disposer « selon son bon plaisir ».
Le roi institue le concept de To (mortier littéralement, pays littérairement), garantissant à chaque famille une concession d’habitation et un Apazoun (domaine de culture vivrière). En structurant le territoire en Dohoun (villages) et Tata (concessions), le souverain crée une hiérarchie administrative où le foncier devient le moteur de la production agricole, obligeant même chaque chef à planter des palmeraies (Article 7).
Un code pénal entre protection sociale et sévérité absolue
La Constitution de Houégbadja frappe par sa modernité sur certains aspects sociaux, tout en restant d’une fermeté impitoyable sur l’ordre public. Le mariage pour tous. Brisant les barrières de classe, l’article 21 autorise ceux qui n’ont pas les moyens de payer la dot à s’unir librement.
L’avortement est proscrit (Article 27) non par dogme religieux, mais pour préserver la démographie du royaume. De même, la pollution des puits est un crime capital (Article 36).
Le roi Houégbadja humanise les rites funéraires en interdisant le trafic des tombes et en introduisant l’usage du linceul (Article 14), remplaçant ainsi d’anciennes pratiques jugées honteuses. Cependant, le maintien de l’ordre ne souffre d’aucune contestation. L’adultère, la trahison militaire, le suicide ou même le mensonge en justice sont passibles de mort ou d’enrôlement forcé dans les troupes de choc. Pour le Roi, « la guerre est un commerce » et le royaume doit s’exercer pour ne pas creuser sa propre tombe (Article 23).
Centralisation du pouvoir et justice souveraine
L’article 41 est sans doute le pilier de la paix civile : « Nul n’a le droit d’entreprendre sa propre vengeance ». En interdisant la justice privée, Houégbadja impose l’État comme seul arbitre des litiges. Il nomme des ministres spécialisés : Hingan (Vice-roi pour la sécurité), Houinnon (interprète des esprits), ou encore Adibada pour la gestion des forêts. Le roi assure également la protection des minorités et des étrangers. L’article 3 stipule que tout étranger, après trois ans, acquiert le statut de citoyen et peut posséder une terre. Une vision inclusive qui a sans doute favorisé l’expansion rapide du royaume.
Ces 41 lois témoignent d’une organisation politique complexe où l’écologie (protection de l’Iroko et des cours d’eau), l’économie (taxes sur le marché d’Adjahi) et le social étaient déjà codifiés. En célébrant le travail du département d’histoire et d’archéologie de l’Uac, nous redécouvrons que le Danxomè n’était pas seulement une puissance militaire, mais un État de droit avant l’heure.
Dada Houégbadja n’a pas seulement construit des palais ; il a forgé une nation sur un socle de lois qui, par leur mysticisme et leur rigueur, continuent d’habiter la mémoire collective des béninois. Le « Chiffre de la Perfection » (41) reste le témoin silencieux d’un temps où la loi était la seule boussole du grand royaume.
