Premières menstruations au Bénin : le sang du silence et du traumatisme

Au Bénin, les sujets liés à la santé sexuelle et reproductive continuent d’être tabous. À Abomey-Calavi et à Cotonou, deux villes à statut particulier du Bénin, nombre de jeunes filles ont leur première menstruation sans savoir de quoi il s’agit. Entre panique et stress, elles se replient sur elles parfois, de peur d’être jugées. Taille courte, teint marron, résidente à Abomey-Calavi, Sofiatou (nom d’emprunt) partage sa première expérience avec les menstrues. « J’étais partie au moulin et j’attendais de prendre ma farine de maïs pour rentrer. Soudain, une fille moins âgée que moi me dit qu’il y a du sang dans mon pagne », confie-t-elle.

Toute en panique, Sofiatou a plié son pagne de sorte à cacher la partie tachée par le sang pour rentrer à la maison. Personne n’y était. Aux toilettes, elle se déshabille et fouille son entrejambe à la recherche d’une éventuelle blessure. Elle ne trouve rien. Perdue et affolée, elle change de pagne en attendant impatiemment le retour de sa sœur aînée avec qui elle vivait. « Je ne savais que penser. Mille et une choses me passaient dans la tête », s’est-elle souvenue.

Sa sœur arrive finalement. Elle lui explique de quoi il s’agit et l’aide à faire sa première couche menstruelle en pagne. « J’étais soulagée de savoir que c’est une chose normale. Mais je ne me sentais pas prête pour une telle aventure où il faut savoir à peu près quand cet écoulement de sang pourrait revenir et s’y apprêter. Ça fait déjà deux ans mais je ne maîtrise toujours pas mon cycle », a-t-elle déclaré.

L’histoire de Priscillia n’est pas loin de celle de Sofiatou. Priscillia a eu ses premières règles à 12 ans, en classe de 5ᵉ. Alors qu’elle entendait sa maman dire qu’elle allait tuer sa fille si jamais elle avait ses menstrues avant 17 ans, elle a caché à sa mère qu’elle avait déjà ses menstruations. « J’ai eu mes premières règles à l’école en 2022. Je savais à peu près ce que c’est. Mais pour ma maman, il faut avoir entre 17 et 18 ans pour commencer à l’avoir. Sinon c’est que tu es une fille gâtée. Je me posais alors beaucoup de questions parce que moi je n’avais rien fait de mauvais mais ça m’est arrivé tôt », a-t-elle expliqué. Alors, elle a décidé de garder ses menstruations en secret. C’est trois ans après que sa maman a su qu’elle avait déjà ses règles. Elle en avait fait un scandale avant d’être éclairée par des voisins sur le fait que sa fille n’est pas à condamner.

Pendant que Priscillia gérait ses menstruations en secret, il lui arrivait de se retrouver tachée à l’école et d’essuyer des moqueries venant de filles comme de garçons. Elle suppliait certains camarades de ne jamais parler de ses menstruations à sa mère. Ceci a ouvert la porte à du harcèlement et du chantage. Elle en a subi durant plusieurs années. « Sans mentir, c’était cauchemardesque pour moi. Cet épisode de ma vie m’a laissé beaucoup de traumatismes. Mon estime de soi a reçu un grand coup. Jusqu’à présent j’en guéris peu à peu », avoue la jeune fille avec les larmes aux yeux.

« En notre temps, une fille a généralement ses premières règles entre 17ans et 18 ans. Une fille qui a ça plus tôt est considérée comme une mauvaise fille. J’ai agi en fonction des informations que j’avais en ce moment. J’aurais souhaité faire mieux et être plus présente pour ma fille à cette étape de sa vie », a confié la mère de Priscillia, avec visiblement un cœur lourd de regrets.

Au Bénin comme dans bien des pays d’Afrique, les menstruations restent enveloppées du silence. Entre croyances populaires mal fondées et pudeur culturelle, l’éducation menstruelle peine à trouver sa place dans les foyers.

Quand la parole commence à se libérer

Depuis quelques années toutefois, des voix commencent progressivement à briser le silence autour des menstruations au Bénin. Des organisations et associations multiplient les campagnes de sensibilisation sur la dignité menstruelle et la santé reproductive. En 2025, la Fondation des Jeunes Amazones pour le Développement (Fjad), avec l’appui de partenaires internationaux, a organisé à Cotonou la première édition de la Semaine de la Dignité menstruelle (Sedim). Au cours des activités publiques organisées à la Place de l’Amazone, les participantes ont revendiqué la nécessité de « réhabiliter » le sang menstruel, souvent associé à la honte et au silence.

À travers des prises de parole, des performances artistiques et des échanges publics, ces initiatives tentent de déconstruire les croyances qui entourent encore les règles dans plusieurs familles béninoises. Pour de nombreuses militantes, parler ouvertement des menstruations est devenu une manière de lutter contre les traumatismes, les discriminations et la précarité menstruelle que vivent encore des milliers de jeunes filles. Dans l’opinion publique et sur les réseaux sociaux, ces initiatives visant à briser le tabou sur les règles font couler beaucoup d’encre.

Depuis quelques années, la Fondation Victoire Davison ainsi que DG Partners ONG se sont engagées dans la sensibilisation des jeunes filles en milieu scolaire sur l’hygiène menstruelle et sa gestion. Ces deux organisations parcourent des écoles dans les milieux ruraux comme dans les villes à statut particulier du Bénin pour sensibiliser les apprenantes et leur fournir des kits pour la gestion de leur hygiène menstruelle à l’école. « De nombreuses élèves continuent de rater des cours, des compositions, des interrogations à cause des menstruations. La bonne gestion de l’hygiène menstruelle en milieu scolaire est importante pour le maintien des filles à l’école et pour un bon rendement scolaire des filles », indique Dorice Djeton, présidente de DG Partners ONG.

Entre croyances populaires et réalités scientifiques

Comme ce fut le cas de Priscillia, dans plusieurs familles béninoises, la précocité des menstruations continue d’alimenter les incompréhensions et les jugements. Pourtant, selon des spécialistes de la santé et plusieurs études scientifiques internationales, ce phénomène est lié à de nombreux facteurs biologiques et environnementaux.

Des recherches relayées par National Geographic indiquent notamment que le surpoids infantile, l’alimentation moderne, le stress psychologique ainsi que l’exposition aux perturbateurs endocriniens présents dans certains plastiques, cosmétiques ou pesticides peuvent accélérer le déclenchement de la puberté chez les jeunes filles. Le Manuel MSD, une référence médicale internationale, précise que certaines causes hormonales ou génétiques peuvent expliquer des règles précoces chez certaines adolescentes.

Alors que dans plusieurs communautés, les menstruations précoces sont encore associées à une prétendue « dépravation » des jeunes filles, les professionnels de santé rappellent qu’il s’agit avant tout d’un phénomène naturel dont les causes dépassent largement les croyances populaires et les considérations morales.

Il faut vite commencer à parler des menstruations aux filles pour qu’elles ne soient pas surprises. Il faut qu’elles sachent calculer leur cycle menstruel afin de pouvoir bien se préparer à la survenue des règles à chaque fois.

Comprendre et bien gérer son cycle menstruel

Selon Asmine Olympio, spécialiste en Gestion de l’hygiène menstruelle (Ghm), un cycle menstruel correspond à la période allant du premier jour des règles jusqu’à la veille des menstruations suivantes. Sa durée varie généralement entre 21 et 35 jours, avec une moyenne estimée à 28 jours. Le nombre de jours du cycle menstruel d’une femme se détermine par l’observation sur plusieurs mois, en comptant le nombre de jours entre le début d’un cycle et le début du suivant, puis en établissant une moyenne des différentes durées.

Pour anticiper l’arrivée des prochaines règles, il est recommandé de noter systématiquement la date de début des menstruations et d’y ajouter la durée moyenne de son cycle. Par exemple, une jeune fille dont le cycle est évalué à 28 jours et dont les règles ont commencé le 1er du mois peut s’attendre à un retour autour du 29. Mais les experts rappellent que cette estimation reste approximative, car le stress, l’alimentation ou encore les variations hormonales peuvent influencer la régularité du cycle d’un mois à l’autre.

Les spécialistes de la santé menstruelle recommandent de changer sa serviette hygiénique toutes les 4 à 6 heures en temps normal, et plus fréquemment, soit toutes les 2 à 3 heures, en cas de flux abondant, afin de prévenir les infections, les mauvaises odeurs et les irritations. Il ne faut jamais dépasser environ 8 heures, même lorsque le flux est faible.

« Quand vous utilisez les serviettes traditionnelles, c’est-à-dire le pagne, il faut rincer ça proprement, laver ça avec du savon ne contenant pas de soude, sécher au soleil ou repasser avec un fer à repasser ou encore verser de l’eau chaude dessus avant de sécher, pour tuer les microbes avant la réutilisation », ajoute la spécialiste en Ghm Asmine Olympio.

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