Trois ans et demi de sanctions ininterrompues contre Moscou viennent buter, pour la première fois sur ce dossier précis, sur les réticences conjointes de deux poids lourds de l’Union européenne. Paris et Rome s’opposent à un projet d’interdiction d’entrée visant les militaires russes ayant combattu en Ukraine, selon des informations relayées par Euronews sur la base de sources diplomatiques. La mesure devait figurer dans le 21e paquet de sanctions, dont l’adoption est espérée avant la mi-juillet 2026.
Une mesure inspirée du précédent syrien
La proposition émane de la Commission européenne, qui souhaite barrer l’accès au territoire européen aux combattants et anciens combattants russes engagés depuis février 2022. L’argument sécuritaire avancé reprend un précédent déjà appliqué aux anciens membres de l’État islamique. Pour Bruxelles, un soldat ayant participé aux opérations militaires en Ukraine présente un risque qui justifie une exclusion ciblée, distincte des sanctions économiques classiques portant sur le pétrole, les banques ou la flotte fantôme.
Paris et Rome ne rejettent pas ce principe en tant que tel. Leur objection porte sur le texte proposé, jugé trop imprécis pour être appliqué sans dérapage. Les deux capitales redoutent qu’une définition trop large du « combattant » n’aboutisse, dans les faits, à un refus systématique opposé à l’ensemble des ressortissants russes ayant un lien quelconque avec l’armée, y compris ceux n’ayant jamais participé aux combats.
Un nœud administratif difficile à dénouer
L’objection française et italienne touche aussi à la méthode. Le texte renverrait à chaque État membre la charge de déterminer, dossier par dossier, si un demandeur de visa a ou non combattu en Ukraine. Pour les services consulaires de pays qui traitent des centaines de milliers de demandes chaque année — la France et l’Italie comptent parmi les destinations les plus demandées par les ressortissants russes, avec environ 180 000 et 160 000 arrivées en 2025 — cette vérification individuelle s’annonce ingérable. Les deux gouvernements estiment par ailleurs que la question relève de la politique des visas, compétence partagée entre l’UE et ses membres, et non d’un mécanisme de sanctions à proprement parler.
La haute représentante de l’UE pour la diplomatie, Kaja Kallas, défend une autre lecture : selon elle, l’Union disposerait déjà des renseignements nécessaires pour identifier nominativement les combattants russes. Des experts en politique des visas objectent que cette base de données, si elle existe, ne réglerait pas le risque que des consulats préfèrent, par prudence administrative, refuser davantage de demandes plutôt que de s’exposer à une erreur d’appréciation.
Un point d’application technique, sans rupture de ligne
Ce désaccord ne remet pas en cause le soutien français à la politique de sanctions engagée depuis 2014 et durcie après le 24 février 2022. Paris a condamné dès l’annexion de la Crimée l’action russe et n’a cessé depuis de réaffirmer, aux côtés de ses partenaires européens, son engagement aux côtés de Kiev. La France a porté seize paquets de sanctions successifs visant le secteur énergétique, bancaire et la flotte fantôme russe. La friction actuelle se limite à ce point précis d’application, sans toucher à l’architecture générale des sanctions.
Le ministère russe des Affaires étrangères a qualifié la mesure de « ouvertement paranoïaque », sa porte-parole Maria Zakharova estimant que l’UE finit par se pénaliser elle-même à force de multiplier les restrictions.
La Commission européenne travaille actuellement sur des options intermédiaires, dont une mise à jour des règles de délivrance de visas obligeant les hommes en âge de combattre à présenter leur livret militaire. Une révision plus large du code des visas européen, introduisant une catégorie spécifique de restrictions ciblées, est évoquée comme solution à moyen terme. Les négociations entre États membres doivent se poursuivre dans les prochains jours, avec un objectif d’adoption du paquet avant la mi-juillet.



