Même réélu en 2027, Infantino ne mettra pas fin à la crise à la Fifa

L’UEFA a averti Gianni Infantino de ne détruire aucun document lié à son projet d’ouverture de la Coupe du monde aux investisseurs privés. Selon une lettre révélée par The Telegraph, l’instance dirigée par Aleksander Ceferin envisage désormais des poursuites judiciaires, un arbitrage ou des plaintes réglementaires contre le président de la Fifa, malgré l’abandon officiel du projet début août.

Un projet retiré sous la pression, une crise qui persiste

Le 29 juillet 2026, Infantino avait dévoilé son plan de créer la Fifa Forward Enterprise (FFE), une société commerciale destinée à gérer les activités événementielles de la Fifa, Coupe du monde comprise. L’objectif : céder jusqu’à 20 % du capital à des investisseurs privés pour lever 4,2 milliards de dollars, sur la base d’une valorisation de 20 milliards.

L’annonce a provoqué un rejet massif. Les 55 fédérations membres de l’UEFA ont voté à l’unanimité un boycott de toutes les compétitions Fifa, Mondial inclus, tant que le projet resterait sur la table. La CONCACAF, qui regroupe 41 fédérations d’Amérique du Nord, centrale et des Caraïbes, a rejeté la proposition à son tour, tandis que la CONMEBOL sud-américaine demandait des clarifications. L’ancien président de la Fifa Sepp Blatter avait comparé l’opération à une vente de « l’âme » du football.

Parmi les investisseurs pressentis figurait le fonds Thrive Eternal, fondé par Joshua Kushner, frère du gendre de Donald Trump. Ce détail a nourri les soupçons de conflit d’intérêts, dans un contexte où Infantino a multiplié les marques de proximité avec le président américain avant et pendant le Mondial 2026.

Le 1er août, cerné par les critiques, Infantino a annoncé le retrait du projet, évoquant des « divisions qui ne sont plus dans l’intérêt de l’objectif initial ». Sa décision intervient quelques jours après la démission de son conseiller principal, Carlos Cordeiro.

L’UEFA passe à l’offensive judiciaire

L’abandon du projet n’a pas éteint le conflit. Selon les avocats de l’UEFA, cités par The Telegraph, des poursuites judiciaires seraient « raisonnablement prévisibles ». La confédération a également adressé des mises en demeure à plusieurs partenaires pressentis du projet, dont Joshua Kushner, le président de TripAdvisor Greg Maffei et la banque JP Morgan, leur demandant de conserver tous les documents liés au dossier.

L’UEFA aurait par ailleurs déclaré avoir perdu confiance dans la direction actuelle de la Fifa, reprochant à Infantino de n’avoir tenu aucune de ses promesses depuis son arrivée à la tête de l’organisation en 2016. Selon des informations relayées par plusieurs médias, l’instance européenne aurait posé un ultimatum au dirigeant italo-suisse : démissionner, ou affronter une motion de défiance.

Ce mécanisme peut être déclenché avec le soutien d’un cinquième des 211 fédérations membres de la Fifa, soit 43 pays. L’UEFA, à elle seule, en réunit 55. Mais l’adoption d’une telle motion nécessiterait le vote de 106 nations, un seuil qu’elle ne peut atteindre sans le soutien d’autres confédérations.

Une fracture antérieure au dossier FFE

Le conflit entre Infantino et l’UEFA ne date pas du projet d’investisseurs privés. Pendant le Mondial 2026, Ceferin avait boycotté la finale du tournoi, dénonçant l’ingérence de Donald Trump dans les affaires de la Fifa. La nomination controversée de l’arbitre somalien Omar Artan pour diriger la Supercoupe d’Europe, après son interdiction de séjour aux États-Unis pendant la Coupe du monde, avait également accentué les tensions entre les deux instances.

En interne, la fragilité d’Infantino s’est aussi manifestée. Kevin Lamour, directeur des opérations de la Fifa, a déclaré à l’agence Associated Press que le personnel se sentait trompé par son propre président, qualifiant le projet FFE d’initiative portée par un seul homme.

Le patron de la Premier League, Richard Masters, a lui aussi haussé le ton. Il a estimé auprès de la BBC qu’Infantino avait « appuyé sur le bouton d’autodestruction » avec ce projet, ajoutant que la Fifa s’était infligée elle-même cette blessure. Sa prise de position rejoint celles de dirigeants du football qui réclament une remise à plat de la gouvernance de l’institution.

Le soutien de la CAF, une garantie de réélection

Malgré cette accumulation de contestations, Infantino reste en position de force sur le plan électoral. La Confédération africaine de football ne se serait pas opposée à l’entrée d’investisseurs privés dans la Fifa, contrairement à l’UEFA, la CONCACAF et, dans une moindre mesure, la CONMEBOL. Ce soutien africain, ou du moins cette absence d’opposition frontale, pèse lourd : le continent compte 54 fédérations membres, un bloc de voix déterminant lors des scrutins de la Fifa.

Face à ce bloc, l’opposition reste concentrée en Europe et en Amérique du Nord et centrale. La CONCACAF, qui réunit 41 fédérations, avait rejeté sans détour la proposition FFE, sans toutefois évoquer de boycott à l’image de l’UEFA. La CONMEBOL, de son côté, s’était contentée de réclamer des clarifications, appelant à « placer toujours le football au-dessus de tout autre intérêt » — une position plus mesurée que celle de ses homologues nord-américaine et européenne.

Avec l’appui, même tacite, de la CAF, et sans opposition déclarée à ce jour, Infantino vise une réélection en mars 2027 dans une configuration proche de celle de 2019, où il avait été reconduit par acclamation, seul candidat à sa propre succession.

Une réélection qui ne clôturerait pas le contentieux

La procédure judiciaire envisagée par l’UEFA reste indépendante du calendrier électoral. Une victoire d’Infantino en mars 2027 ne mettrait pas fin aux poursuites potentielles, ni à la demande de transparence totale sur les échanges ayant précédé l’annonce du projet FFE, formulée par l’instance européenne.

À titre de comparaison historique, la dernière crise de gouvernance d’une telle ampleur à la Fifa remonte au scandale de corruption dit « Fifagate« , qui avait entraîné en 2015 la chute de plusieurs dirigeants, dont le président sortant Joseph Blatter, et conduit à l’élection d’Infantino l’année suivante sur la promesse d’assainir l’institution. Le calendrier judiciaire lié au dossier FFE n’a pas encore été précisé par l’UEFA, qui affirme étudier l’ensemble des voies de recours possibles, judiciaires, arbitrales ou réglementaires.

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