De l'Ukraine au Golfe persique, le drone Shahed a réécrit les règles de la guerre moderne

Le 1er juin 2026, le ministère britannique de la Défense annonçait l’attribution de nouveaux contrats d’une valeur totale de 36 millions de livres sterling à Thales pour la fourniture de plusieurs centaines de missiles LMM — les Lightweight Multirole Missile, conçus et fabriqués dans l’usine du groupe à Belfast. La raison : renforcer d’urgence les stocks après que la Royal Air Force a abattu plus de 100 drones au Moyen-Orient. La cible, dans la quasi-totalité des cas : le Shahed iranien. Ce contrat est le symptôme d’une transformation profonde et durable de l’industrie mondiale de l’armement — dont l’acte fondateur remonte à septembre 2022, quand la Russie a commencé à frapper l’Ukraine avec ces drones-kamikazes bon marché venus de Téhéran.

L’Ukraine, premier laboratoire mondial

Au début de la guerre à grande échelle, le drone est d’abord une solution de fortune. Faute de munitions et de systèmes conventionnels suffisants, Ukraine improvise. Ce qui commence comme une innovation d’urgence devient rapidement une révolution industrielle. En 2023, les forces ukrainiennes consomment jusqu’à 10 000 drones par mois. En 2025, ce chiffre atteint 250 000 unités mensuelles, selon des données compilées par l’IHEDN. Du jamais-vu dans l’histoire militaire moderne.

Face aux vagues de Shahed russes — plus de 54 500 exemplaires lancés contre Ukraine en 2025 selon les données officielles ukrainiennes —, Kiev développe une riposte à plusieurs niveaux : groupes mobiles armés de mitrailleuses lourdes sur pick-up, guerre électronique, et drones intercepteurs produits localement, dont le coût unitaire oscille entre 1 000 et 4 000 euros, contre 25 000 à 40 000 euros pour un Shahed. Résultat : un taux d’interception d’environ 80 % atteint au cours de la cinquième année de guerre. Ukraine n’a pas inventé le drone, mais elle a inventé la manière de l’utiliser à cette échelle — et de s’en défendre.

La Russie crée une armée dans l’armée

Moscou, de son côté, a tiré des leçons symétriques. Russie a d’abord importé ses Shahed d’Iran, avant d’en lancer la production locale sous le nom Geran-2, atteignant un rythme d’environ 170 unités par jour en mai 2025. La rupture la plus significative est organisationnelle : le 12 novembre 2025, Moscou a officialisé la création d’une branche militaire entièrement dédiée à la guerre par drones — les Forces des systèmes sans pilote —, forte d’environ 114 000 personnels. Des bataillons de drones sont constitués au sein de huit armées interarmes. En 2026, Russie prévoit de produire 7,3 millions de drones FPV. Par comparaison, depuis le début de la guerre, l’armée russe n’a reçu que 64 avions de chasse Su-34 et Su-35. Le pivot est total.

Washington rattrapé par la réalité du terrain

La guerre en Iran a infligé aux États-Unis une leçon qu’Ukraine avait déjà esquissée. Lors de l’opération Epic Fury, Téhéran a lancé des essaims de drones en nombre suffisant pour saturer les défenses américaines dans la région. Une frappe a tué six soldats dans un centre opérationnel au Koweït. La critique centrale qui a émergé est cinglante : des missiles à plusieurs millions de dollars ont été utilisés pour abattre des drones à quelques dizaines de milliers. Le CSIS a formulé le constat sans détour — les drones sont désormais des instruments centraux des campagnes aériennes, non plus des systèmes d’appui.

La réponse du Pentagone a été rapide. L’armée américaine a engagé une révision en profondeur de sa doctrine FM 3-0 et lancé un programme dit de « drone dominance » visant l’acquisition de plus de 200 000 drones d’attaque unidirectionnelle d’ici 2027. En mars 2026, Anduril a décroché un contrat de 87 millions de dollars pour déployer son système de commandement Lattice comme solution de contrôle anti-drones. Parallèlement, Washington s’est tourné vers Kiev pour y puiser l’expertise accumulée au combat — une expertise que les Américains reconnaissent ne pas encore posséder pleinement.

L’Europe contrainte de se réinventer

Le choc a également traversé l’Atlantique. En septembre 2025, dix-neuf drones russes ont pénétré l’espace aérien de l’OTAN, sans interception. En 2025, les alliés européens de l’OTAN ont consacré environ 530 milliards de dollars à la défense — soit plus que Russie —, mais une grande partie de ces dépenses continue de financer des équipements hérités. En février 2026, la Commission européenne a présenté un nouveau plan d’action sur les drones, demandant aux États membres d’intégrer l’intelligence artificielle dans leurs systèmes d’alerte et de tester leurs réseaux 5G — dont les 350 000 antennes pourraient fonctionner comme un vaste radar distribué. L’initiative européenne de défense anti-drones doit atteindre une capacité opérationnelle initiale d’ici fin 2026.

La première ministre danoise Mette Frederiksen l’a déclaré en octobre 2025 : « La seule experte mondiale en matière de capacités anti-drones, c’est l’Ukraine, parce qu’elle combat les drones russes presque chaque jour. » L’Union européenne a alloué 6 milliards d’euros — prélevés sur les intérêts des avoirs russes gelés — pour soutenir la production de drones ukrainiens, officialisant une alliance technologique et industrielle.

Un changement de paradigme irréversible

Le contrat britannique avec Thales n’est pas un achat de routine. Il illustre une réalité désormais ancrée dans toutes les doctrines militaires : un drone à 30 000 euros peut contraindre une armée à repenser l’intégralité de sa chaîne de défense. De Kharkiv à Koweït City, du Dniepr au détroit d’Ormuz, le Shahed a démontré qu’une arme bon marché, produite en masse et lancée en essaim, représente une menace sérieuse pour des systèmes de défense conçus pour des menaces d’une autre époque. Les armées qui ont refusé de l’admettre en ont payé le prix. Les autres réécrivent leurs manuels — et passent des commandes.

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